La vallée d'Ossau : d'Aüssaü
Culture et Mémoire



DES POÈTES BÉARNAIS,


éuni à la France par Henri IV, en 1589, le Béarn, qui forme aujourd'hui la plus grande partie des Basses-Pyrénées, a perdu, en grande partie, son caractère original, et, suivant l'expression du pays, tout le monde y est devenu plus ou moins franciman, depuis l'établissement des stations thermales et la construction des chemins de fer qui ont provoqué et facilité l'invasion de toutes les localités, grandes et petites, par les touristes et les étrangers.

    Mœurs et costumes, langage et tour d'esprit, tout y a subi de profondes modifications. A peine retrouve-t-on dans quelques villages éloignés les vieilles coutumes qui s'effacent, là aussi, rapidement de place en place.
    Ce coin du midi pyrénéen avait jadis une physionomie propre, qui existait encore sans mélange au siècle dernier, et qui s'était conservée presque intacte jusqu'en 1850. Ce n'est plus maintenant qu'un département, où les souvenirs du passé ne se retrouvent que dans les sites naturels et dans les vieux airs et chants.

    Les vallées d'Aspe et d'Ossau, parmi toutes, ont gardé cet aspect et ces chansons d'antan. Les comtes Gaston de Béarn, Gaston-Phœbus surtout, n'y sont pas oubliés, et dans les chemins creux au-dessus desquels les arbres forment berceau, sur les routes ensoleillées qui suivent les rives du Gave, au fond des nids de fraîcheur blottis dans les montagnes boisées, les échos parlent encore des héros béarnais que l'on vit aux croisades, au siège de Jérusalem ou bien au cœur des épiques batailles, tantôt contre les Maures d'Espagne, tantôt contre Simon de Montfort.
    Bédous est resté l'asile de ces traditions, en même temps que la capitale d'une région poétique et pittoresque. A gauche du village est Accous, tapi dans une sorte de petit cirque, à l'extrémité duquel coule un torrentelet qui porte un nom de femme, la Berthe, dont les eaux, grossies aux chutes des neiges, entrent en fureur et roulent avec un fracas épouvantable.
    Sur les bords de la Berthe orageuse, entre Bédous et Accous, au pied d'un rempart de granit appelé le Pène d'Esquit, sur un monticule, s'élève la maison où naquit, en 1698, le « Théocrite » du Béarn, Cyprien Despourrins.
    Ses ancêtres étaient des pasteurs ; un d'eux s'étant enrichi par le commerce de troupeaux en Espagne, acheta, à son retour, l'abbaye de Juzan et fut anobli.
    Pierre, le père du poète, servit avec valeur dans les armées de Louis XIV et obtint du roi l'autorisation d'ajouter trois épées à ses armes, en mémoire d'une triple victoire qu'il remporta sur des gentilshommes étrangers avec lesquels il s'était pris de querelle.
    Cyprien Despourrins avait hérité de la bravoure paternelle. Tous les Béarnais vous raconteront l'anecdote suivante, qui s'est transmise de génération en génération :
    « Un jour, Despourrins, qui était en ce moment à Eaux-Bonnes, envoie son valet à Accous chercher son épée.»
    Pierre Despourrins la lui remet et laisse partir le messager, mais, soupçonnant une affaire d'honneur, il le suit de près. Il arrive, apprend que son fils est enfermé avec un étranger, court à la porte et entend un cliquetis d'épées. Il s'arrête et attend impassible l'issue du combat. Enfin, le jeune Despourrins sort précipitamment et trouve aux écoutes son vieux père, l'épée sous le bras, prêt à prendre sa place s'il avait succombé.
    Cyprien Despourrins eut deux frères, l'un curé, l'autre vicaire d'Accous.
    Tous deux étaient musiciens, et il est probable que certaines chansons du poète ont été mises en musique par eux.
   Le dimanche, ils avaient coutume de réunir, dans la cour de la maison paternelle, les jeunes gens du village et des environs, garçons et filles. Le poète chantait ; ses deux frères l'accompagnaient ; et villageois et villageoises dansaient gaiement jusqu'à ce que la cloche des vêpres se fit entendre. Tout le monde suivait alors le curé et le vicaire à l'église. C'étaient les mœurs patriarcales, simples, naïves, presque perdues maintenant, mais dont on se souvient dans le pays.
    En 1746, Despourrins quitta le Béarn, pour s'établir dans la vallée d'Argelès, où l'on montre encore son « château de Miramont », maison carrée sans style, dominant, au-dessus de la Piétad de Saint-Savin, la route qui conduit de Pierrefitte à Argelès. Au bord du chemin, un petit obélisque a été élevé à la mémoire du poète, en 1867, par la Société académique des Hautes-Pyrénées . Ce monument porte l'inscription suivante : « C'est au pied de ce site enchanteur que le poète populaire des Pyrénées, inspiré par la belle nature qui l'entourait, a composé ses poésies les plus gracieuses.» Et au dessous : « Au poète d'Espourrin, 1698-1749. » (Il y a, comme on le voit, deux manières d'écrire le nom.)
    Deux autres inscriptions ont été gravées sur le marbre où figure en médaillon le portrait de Despourrins ou d'Espourrins.
    Ce sont des fragments des chants du poète.
    En voici la traduction française : « Assis au pied d'un hêtre, le berger pleure en songeant à ses amours », et Les richesses du monde ne font que donner des tourments, Et le plus grand seigneur, avec son argent, Ne vaut pas le pasteur qui vit content.
    Empreintes d'un singulier et gracieux mélange de l'inspiration classique et du sentiment champêtre, les chansons de Despourrins ont l'accent des idylles grecques et des églogues virgiliennes. Douces et tendres, parfois graves et tristes, leur mélodie, naïve et bizarre, respire la fraîcheur et la paix des montagnes, le calme des vallées.
    Elles ont une grâce mélancolique qui les distingue de toutes les autres poésies champêtres.
    Presque toujours elles parlent de la vie, sans incidents, des bergers, soit qu'elles dépeignent leur bonheur sans ambition, soit qu'elles redisent la plainte de quelque amour malheureux.
    Elles parlent au cœur du Béarnais et du Bigourdan, respectant leurs idées religieuses, et traduisant leurs intimes pensées en notes touchantes, d'une expression caractéristique, toute différente de la romance française.
    Le Béarn eut d'autres poètes avant et après Despourrins.

    Tel Gaston-Phœbus, le prince à la chevelure dorée qui édifia la tour carrée du château de Pau et remplit de l'éclat de son nom la France de la langue d'oc et l'Espagne ; une tradition constante, à travers les siècles, lui attribue la charmante chansonnette que nous donnons dans ce recueil, et que l'on croit avoir été composée par Phœbus en l'honneur d'une reine de Navarre dont il était épris.
    Elle est, dit M. Paul Perret, si populaire de Bayonne à Perpignan, que l'air en est devenu une sorte de pont-neuf sur lequel se chantent d'innombrables couplets célébrant les mérites des filles au capulet rouge, beautés de Bagnères, de Luz, de Cauterets, de Lourdes, d'Argelès et de Pau. »

    Citons aussi les chansons de Bitaubé, du médecin Bordeu, de Bonnecaze, de Hourcastrémé, les noëls d'Andichon, les spirituels couplets de Picot, les vers faciles de Lamolère, les vers rieurs et bachiques de Mesplès, les vers si jolis de Vignancour.
    Le plus populaire des poètes béarnais après Despourrins fut X. Navarrot, qui écrivit vers 1830. Navarrot a ouvert à la muse béarnaise une route nouvelle ; la malice, l'esprit caustique, la vérité de mœurs et de langage qui sont la marque particulière de ses chansons les ont répandues dans toute la province.
    Elles sont enlevantes de gaîté et d'entrain ; la verve y coule toujours aisée, avec de fréquents bonheurs de trouvailles. L'allure en est vive et dégagée, le rythme richement varié, exempt de lourdeur, et d'une absolue liberté.
    Les Chants pyrénéens ont été recueillis par M. Pascal Lamazon et publiés avec accompagnement de piano par Auber, Allard, Barthe, Cohen, Félicien David, Lacôme, etc...

    Les Chants populaires du pays basque ont été réunis en un volume, paroles et musique originale, avec traduction française par J.-D.-J. Sallabery de Mauléon.

   
   La synonymie presque inépuisable des termes permet d'en varier à l'infini le choix et les nuances.

    Les diminutifs, les augmentatifs donnent, au gré de celui qui les emploie, toute une gamme d'idées et de sens à chaque mot, exprimant la joie et le plaisir, l'amitié, la tendresse, l'amour ou bien la pitié et le mépris, la haine, le dédain et le ridicule.
    Exemple :
    hemne (femme) hemnette (petite femme gentille), hemnine (jolie petite femme, aimée, chérie), hemnou, hemnotte (pauvre petite femme que l'on plaint ou méprise), hemnasse (femme gigantesque, massive, d'aspect grossier, désagréable à voir ou que l'on hait), hemnassasse (femme superlativement détestable ou détestée).

    La langue béarnaise doit en outre sa douceur, comme la langue italienne, au grand nombre de voyelles qui entrent dans sa composition et qui forment les finales de presque tous les mots ; leur prononciation est brève, douce ou forte. La manière dont elles sont accentuées indique les différentes modulations et constitue cette prosodie, cette harmonie et ce nombre qui font du béarnais le plus harmonieux, le plus poétique des idiomes du midi de la France. Langue locale, qui, dans la bouche des femmes surtout, a des délicatesses d'intonation qu'aucune notation figurée ne peut traduire exactement.
    Ajoutons que la traduction en français des poésies béarnaises (chants et chansons) n'est pas moins difficile ; non que la signification même des mots soit impossible à interpréter, mais parce qu'à cette signification vient s'ajouter la mesure, la tonique, tout ce qui est le propre d'une langue méridionale, tout ce qui se marie au jeu de la physionomie, au pétillement du regard, à l'éclat des yeux, à l'épanouissement du sourire, aux gestes si souples et si mobiles, si spontanés et si imitatifs, associant leur rythme particulier à la phrase qu'ils pensent sans en retrancher aucune syllabe, faire passer de l'andante à l'allegro, du piano au forte.

puce Sources
CHARLES SIMOND.
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