La vallée d'Ossau :              
                    Culture, et Mémoire.




JEAN EYT,
Regent Ossalois



n petit village orné d'un petit château ombragé de grands chênes, un petit clocher aussi modeste que le château. Aux pieds de l'un et de l'autre « lou gabe incounstent tant tarrible y tant dous » chanté par Navarrot, lisse d'une caresse éternelle les marbres et les basaltes roulés depuis les sommets dont il chante les noms, et qui portent dans son lit, les lumineuses splendeurs de crêtes et pics abandonnés depuis des millénaires : Jé, Bazen, Gabizo e Penemeda.
    Beautés mouvantes dont le grandiose n'écrase point, et qui font jaillir des lèvres du Poète ce verset du Psalmiste aimé de Russell : « mirabilis in altis Dominus ».

   C'est dans ce cadre de légende, dont la majesté peut s'empreindre d'une tendresse qui invite au blottissement, que Jean EYT est né le 24 Juillet 1867. Dans ce minuscule village de Gère dont les toits aigus aux reflets de vieille soie se pressent au pied de Sent Moun, il fut bercé dés sa naissance par les « tumades » des béliers et les carillons des « esquères » et des « métalles ».
   C'était un temps où, encore, les bergers aux cheveux longs auréolés d'immenses bérets conduisaient de riches troupeaux, avec la gravité hautaine des Patriarches de la Bible.
    C'était une époque où un enfant pouvait écouter les contemporains de l'Ossau ancien, celui de la Jurade et des Fors, et de l'indépendance sourcilleuse évoquée par Marca. C'était un temps où la pourpre somptueuse des capulets rutilait encore sur la tête des femmes d'Ossau, et où les flûtes nombreuses encore, emperlaient de leurs roulades aériennes, de longues mélopées plaintives qui célébraient les prouesses des anciens Seigneurs de la Vallée « fricassant » un ennemi ou délivrant quelque belle retenue prisonnière dans un sombre château sarrasin.
    Comment ne pas devenir poète, dans une vallée où la légende accroche ses brumes aux croix de tous les clochers, et où les grottes et les pierres même, recèlent en leurs flancs le secret de rêves épiques ou de délicieuses frayeurs.
    Dans un pays où la Chanson nuit presque spontanément, Eyt devint nécessairement un poète. Mais comme la nature ne perd jamais ses droits, et qu'en Ossau il est de règle que la lyre ne soit point famélique comme celle des poètes de Cyrano, il fut également instituteur, ayant fait d'honorables études à l’École supérieure de Laruns, depuis longtemps supprimée, et à l’École Normale de Lescar.

    Et par un trait de non conformisme bien ossalois, il associa, sans vergogne, le titre d'écrivain montagnard s'exprimant dans la douce langue du terroir, à une profession, dont la mission était à cette époque, de chercher à la faire mourir à petit feu, en y mettant le plus de soin possible.
   Cela n'eut, sans doute pas l'heur de plaire aux autorités ombrageuses du temps. Et Jean Eyt d'abord nommé à Laruns, fut affecté à des postes du Pays Basque, dans des endroits où la musique de la langue de Gastoù Fébus ne risquait point de faire des ravages, ni des néophytes.
   La rage au cœur, il fit ses bagages, en s'accordant la satisfaction de strophes émouvantes dans leur colère :

Nournat hors pèys, cassat de nouste,
Capbat deu moun, couste que couste,
Parti qu'abouy, doulent soulet
Malaud de poche e brac d'alet
Qu'éri 'smalit e hourrat d'ire,
Qu'auri boulut hoéje de tire
Moun praube emplec de bare-bire...

   Il n'y avait cependant pas dans sa vocation enseignante, l'intention d'assurer simplement la matérielle à des Muses hérétiques.
    EYT était « regent » dans l'âme. Et c'est dans cette langue dont l'école ne voulait pas qu'il a chanté ce qu'il appelle un métier l'amour.

Riche de cò, praube d'argent,
De moun mestié que soy regent,
Mestié d'amou, de brabe gent.

   De retour de son exil en Pays Basque, il fut affecté à l'école d'Aubertin, à laquelle il donna vingt-trois ans d'une vie laborieuse. C'est là qu'il acheva une longue carrière administrative, entouré du respect et de l'affection de ceux que son « mestié d'amou » avait entouré de ses soins. Mais pendant la grande guerre de 1914-18, il reprit patriotiquement le collier et continua d'enseigner dans une école de Pau jusqu'au retour du titulaire.
    C'est aux environs de 1890 que la personnalité félibréenne de Jean Eyt se dégage : une personnalité bien originale en vérité, qui, hors de tout académisme, apportait au fleuve mistralien les ondes capricieuses d'un torrent de la montagne, dans lesquelles brilleront plus tard les paillettes d'or des vignes d'Aubertin.
    Plus qu'un félibre tel qu'on le comprend habituellement, Jean Eyt aura été un authentique troubadour populaire, continuateur de la tradition ininterrompue de ces bardes inconnus d'Ossau, qui ont fait peser sur son inspiration la masse immense d'un folklore aux richesses inouïes.
    Il n'aura donc pas été étonnant qu'en 1897, il soit au nombre des sept félibres fondateurs de l'Escole Gastoû Fébus. A un âge où des activités débordantes sont permises, tout ce qui était régionaliste et régional, bénéficia d'une activité dont la pétulance s'attaquait à tous les sujets : Association Régionaliste du Bassin de l'Adour, Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau, etc...
    Son dévouement fut consacré par des titres multiples : Mainteneur du Félibrige, Maître en Gay savoir, Lauréat des Concours de la Clémence Isaure, de l'Escale Moundine et de la Sente Estelle, etc. D'autres distinctions et récompenses constituent le palmarès d'une vie bien remplie, toute consacrée à la gloire du pays natal.
    Le souvenir de notre première rencontre remonte à trente ans. C'était en 1927 à l'occasion de l'élection de la Reine d'Ossau. J'eus, ce jour-là, dans ce cadre un peu enivrant, mi l'Esplanade du Casino des Eaux-Bonnes toute pourpre de capulets et de vestes de galants, retentissant du fracas des trompes des Rallyes de Laruns et de Gélos, la bonne fortune de connaître les deux figures les plus caractéristiques de l'Ossau de ce temps : Eyt, sec et nerveux, l’œil clair et pétillant de malice et de bienveillance, qui venait de célébrer dans une langue chantante les charmes de la nouvelle Majesté, le conteur plein de pétulance, dont je recherchais les histoires pleines d'esprit dans les journaux locaux. Et par la même occasion je fis la connaissance du musicien Augustin Arnal : C'était un genre de Toscanini de la flûte et du tambourin, au profil bourbonnien, dont la majesté drapée de coutil bleu avait découragé mes approches les plus obséquieuses.
    C'était à l'époque où je faisais mes premières armes (si j'ose dire) avec une flûte à trois trous payée quarante sous chez Simounet de Buzy.
    Arnal était un ménétrier remarquable, au répertoire folklorique d'une antiquité et d'une richesse jamais égalée.
    C'est à Jean Eyt que je dois d'avoir noué avec Arnal des relations, qui venues rapidement sur le plan de l'amitié, et d'une confiance qu'il ne donnait pas facilement, m'ont permis de sauver un véritable trésor de musique populaire. Le Moyen Age de Gastoû Fébus et le XVIe siècle de la Marguerite des Marguerites y ont laissé d'inoubliables accents.
    Et quand je feuillette les nombreuses pages de musique pieusement transcrites et si souvent recopiées, il y a de cela plus de vingt ans, je ne puis que penser à la bienveillance de l'instituteur félibre, qui a mis dans la main massive du musicien pontife, celle du petit rêveur que j'étais, qui sentait vibrer en lui ces choses inexplicables et inconnues, dont le Valmajour de Daudet parlait à Numa Boumestan sous le ciel romain de Provence.
    Deux amis, très vieux et très bons, qui ont, encadré une jeunesse au point de lui donner une vocation.
    Eyt n'était pourtant pas folkloriste. Mais son œuvre, nous l'avons dit, est toute marquée par le folklore d'Ossau. Il ne s'est jamais posé de question au sujet de cette chose, qui pour lui, était aussi naturelle que l'air qu'il respirait. Que ce soit dans sa petite maison de Monplaisir, ou dans son appartement de Pau, où à chacun de mes nombreux voyages montagnards, je ne manquais pas de faire une visite, je trouvais auprès de lui des évocations tellement captivantes, que l'imagination du jeune homme que j'étais en sortait toute émoustillée. Poète, conteur, homme d'une conversation qui savait être colorée au point d'être étincelante, Eyt était le folklore en marche et il l'aurait été même si le Félibrige n'avait pas existé. Il vivait ses images. Et en bon poète populaire, ce qu'il aura fait de meilleur n'aura jamais été écrit.
    Sa verve n'a jamais rien eu de livresque ni de classique. Elle était animée par des traditions orales, dont il était un maillon. Aussi, sa poésie loin de se corseter dans des règles empesées de prosodie, aima chevaucher de préférence les vieilles villanelles d'Ossau et suivre leurs rythmes agrestes sans s'inquiéter de leur rusticité.
    Transposition qui souvent donna des ailes nouvelles à des mélodies usées depuis des siècles sur les lèvres des bergers. Il n'avait donc aucune prétention et se tenait volontiers le plus, souvent dans la tradition des vieux chants de Noces ou de « farala » : Aus thermis de Toulouse » ou « Enter la Roche e Coutras », et de tant d'autres entendus à l'occasion des passe-rues.

    « Rythmes obsesseurs » évoqués par Rostand, dans lesquels la masse des voix souvent abruptes, empêche de saisir le détail d'une harmonie, mais qui nous ramènent en des temps, où le chant et le cri étaient une expression imminente de la vie, l'un se confondant dans l'autre. Ce sont des frissons que nous avons connus ensemble, sachant parfaitement l'un et l'autre, que leur origine ne venait pas d'une culture reçue, mais d'un atavisme qui avait tendu nos cordes sensibles à l'unisson des voix de la montagne.
    Eyt est donc profondément notre. Loin du Rhône mistralien et de la lumière hellénique qui le baigne, il aura été l'humble fontaine, qui gazouille d'humbles choses de tous les jours, avec cette fraîcheur toute médiévale que nous retrouvons dans « Aucassin et Nicolette ».

En t'oun ne bas, bère Maynade,
Hère esberide e tant pressade ?
— Taus mes ahas, Moussu, si-b plats.

   Cela tient à la fois du « Roman de la Rose » et de « Hilhote de dera l'aygue ».
    Mais en d'autres parties de son œuvre, il sait retrouver les accents poignants des « planhs » des anciens troubadours, aussi facilement que les pleureuses entendues dans sa jeunesse, psalmodiant des versets d'une beauté souvent extraordinaire, dans l'ombre violette de leurs capuchons de deuil.

- Oun as l'aulhade, aulhè, oun as l'aulhade ?
— A la hére, en gèmin, que l'èy amiade.
La guerre, au me larè, qu'a semiat plous.

   Le ton est, sans le vouloir, celui du célèbre « planh » sur la mort de Richard Cœur de Lion. Genres médiévaux, qui nous tiennent dans ce filet invisible, qui a gardé en Ossau des beautés contemporaines de la Chanson de Roland et des fabliaux.
    Si le chanteur et le poète élégiaque est d'Ossau, le conteur est d'Aubertin. Sa prose alors pétille comme du vin nouveau. Il suffit de lire ces pièces courtes et bien travaillées pour se rendre compte que la vocation de conteur de Jean Eyt était innée.
    Et ce genre choisi avec bonheur, lui a permis de brosser des portraits et des tableaux, ciselés avec la précision amoureuse que les fiancés d'Ossau apportaient à la gravure au couteau des quenouilles destinées à leur élue, et qui précédaient la corbeille de noces, avec les sabots à bouts retroussés cloutés de cuivre ou d'argent.
    Ceux de la « garie de Jan Petit » qui se trouve dans ce recueil, et beaucoup d'autres méritent une mention toute spéciale. L'esprit de l'auteur s'y évade avec aisance de la gravité montagnarde pour se lancer dans des fantaisies de « haulte gresse » qui gardent toujours la mesure d'une saine gaîté.
    Eyt était, en somme, un homme d'esprit, dans le sens de ce XVIIe dont la vallée d'Ossau est toute imprégnée. Il fut à la fois, un conférencier de langue française, un grammairien, un historien, un homme qui sans vouloir jamais se donner la qualité de savant, voulait que toute chose ait pour lui un attrait communicable.
    Et ce n'est pas sans émotion que je me permets d'évoquer les termes même d'une Préface dont Monsieur Léon Bérard de l'Académie Française, avait honoré, sur sa prière, un de mes péchés de jeunesse sur les « Chants et Danses d'Ossau ».
    « Votre essai, me dit-il, appuie et prolonge l'action menée avec tant de science et d'amour par des Béarnais tel que notre maître et ami, Eyt, grammairien, historien et poète... ».

   Mestié d'amou, félibre d'amou, Aussalés d'amou...Il est remarquable que dans une si longue vie, le même mot revienne si souvent, depuis la colère provoquée par un exil immérité, jusqu'à la consécration si amicale et déférente d'une des sommités de la littérature et de l'esprit français.
    A prés de quatre-vingt-dix ans, la fin de Jean Eyt eut la dignité coutumière aux « capmaysous » de la Vallée.
    Sachant que la dernière heure était proche, il voulut saluer toute sa famille, et régla ses obsèques avec une sérénité qui nous font penser aux strophes d'un autre poète d'Ossau dont il avait favorisé la vocation :
   Jacques Casassus de Bilhères :

Que cau parti, quoan l'ore ey arribade
Ha soue paquet, puch à touts dise : Adiu,
Tau cèu d'azu, lous lugras hèn l'aubade
Ta'ns apera tau Reyaume de Diu...

    Laissant derrière lui une œuvre d'amour, et de brave homme, la mémoire de JEAN EYT, perpétuée par les jeunes musiciens d'Ossau héritiers, grâce à lui, du vieux Pontife à l'amitié duquel il m'a confié il y a plus de trente ans, continuera à chanter au pied des montagnes qui furent son berceau et qui s'appellent : Jé, Bazen, Gabizos et Penemeda.

   Sources

  • De « Sassoubre » à BEOST Le 14 Mars 1959    ROBERT BREFEIL Ménétrier d'Ossau.


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