La vallée d'Ossau :              
                    Culture, et Mémoire.




LE BÉARN


Vallée d'Ossau  /   Vallée d'Aspe   /   Vallée de Barétous


LA MONTAGNE

    Vallée d'Ossau.  


ès la sortie des Eaux-Bonnes et des Eaux-Chaudes, les forêts s'entr'ouvrent en amphithéâtre, impénétrables au soleil de l'été, avec leurs hêtres rabougris et monstrueux, leurs pins et sapins que plusieurs bras ne sauraient encercler, resplendissantes de pourpre et d'or, alors que l'automne les recouvre de sa gloire, étranges et mystérieuses après les premiers vents de l'hiver, quand il n'est plus aux branchages dénudés que des mousses vert pâle qui pendent vers le sol comme des stalactites.
     Une succession de croupes arrondies, de hauts plateaux, de cols verdoyants, forment, au-dessus des forêts, un immense pâturage, riche en espèces fourragères et en graminées, région des pacages supérieurs, fleuris de saxifrages et d'edelweiss, estives et estibères, qu'encerclent, sous le regard des neiges étincelantes du Pallas et du Balaïtous, les monts sombres et bleus.

    C'est au centre de leur couronne à la fois romantique et triomphale que, dans l'orgueil de son isolement, se dresse le Pic du Midi, quelquefois mélancolique comme au lac d'Ayous, qui reflète sa fourche déchiquetée, le plus souvent solennel et imposant, sa masse noire appuyant fortement aux cols qui lui servent d'assises, partout semblant vouloir éployer sa puissance et se montrer dans toute sa majesté de roi sauvage du pays d'Ossau.

    Ces hautes régions ne s'animent que l'été, avec l'arrivée des troupeaux, conduits par les pasteurs, accompagnés de leurs deux chiens, l'un gardien, l'autre policier. Faits de pierre sans ciment, recouverts de planches et de mottes de gazon, ou de bâches, des abris, appelés cujalas, les y attendent, ce mot servant à désigner, à la fois, l'abri du berger et la surface du parcours qui en dépend.
     Des décisions des syndicats du haut et du bas Ossau en règlent la jouissance dès qu'elles ont fixé la date d'ouverture de la montagne, la dévête, ce qui a lieu, chaque année, uniformément entre le 7 et le 15 juillet.
     Dès lors, l'activité de la vie du pasteur devra se partager entre deux domaines : le champ et la montagne.
     Il en sera ainsi jusqu'au retour des neiges, qui entraînera la fermeture de la montagne, la vête. Par étapes, les troupeaux redescendront alors pour les granges de la basse montagne d'abord, pour les étables des villages ensuite. Et chaque année, le même cycle se répétera.
     L'archaïsme de cette vie fait qu'elle continue à être régie par des coutumes dont l'ancienneté se confond avec la formation même des premières sociétés.

     Sans doute, les jurades n'existent plus, qui gérèrent et répartirent l'usage de la montagne jusqu'au 4 février 1790, jour où se réunit pour la dernière fois, à Bielle, la jurade d'Ossau. Seuls avaient alors des droits ceux qui appartenaient à un groupement fermé, le vésiau, seigneurie roturière, composée exclusivement des propriétaires de la vallée. Chaque famille avait son chef, le régime des successions assurant à l'aîné la transmission du bien tout entier, les cadets, quand ils n'émigraient pas, vivant sous son toit et travaillant pour lui.
     La société montagnarde formait, sous l'ancien régime, une sorte de patriciat rural, véritable aristocratie terrienne composée exclusivement des maisons casalères, dont les coutumes les plus anciennes protégeaient les privilèges. Tout le droit privé tendait au maintien de l'intégrité du domaine. C'est 744 feux que comptait le pays d'Ossau au XIVe siècle, chaque feu correspondant à un domaine foncier directement exploité. C'est le même nombre de feux qui se retrouve au XVIe siècle, après le dénombrement de 1549, ordonné par Henri d'Albret.
     La montagne a pu, depuis, se démocratiser. Elle peut être répartie aujourd'hui d'une façon plus libérale entre ses usagers. Dans les familles, malgré le code civil, les privilèges de l'aîné n'en subsistent pas moins. Dans les fêtes de village, une fille de pasteur croirait déroger si elle dansait avec un ouvrier. Ce sont toujours des communautés qui exploitent le domaine pastoral, qui en assurent la gestion, qui en répartissent l'usage entre les communes. Les syndicats n'ont fait que prendre la place des jurades. La montagne n'a pas cessé d'être le bien commun.
     Ossau est resté la terre hiérarchisée de l'art pastoral.

    Image sereine d'une vie immuable, le long de son gave, d'Arudy à Laruns, ses villages ne font qu'un, aux pieds des grands monts, avec un paysage qui est une sorte de fête de l'eau et de la verdure, les pierres armoriées de Bielle redisant qu'elle fut longtemps la capitale de cette vallée souriante. Le chœur de son église a gardé les six colonnes romaines qu'Henri IV avait voulu acquérir. « Vous êtes maître de nos cœurs et de nos biens, lui avaient répondu les jurats de la cité. Mais ces colonnes appartiennent à Dieu. Arrangez-vous avec lui. »
     Toujours, aux fêtes du 15 août, les jeunes filles revêtent, à Laruns, les costumes traditionnels de la vallée, leurs capulets rouges précédant les capulets noirs formant à travers les rues, derrière la croix et la bannière de Marie, comme un grand bouquet de coquelicots, pour ensuite s'effeuiller, l'heure du bal venue, au soleil de la vieille place aux toits d'ardoise.
     Ces chatoyants costumes de la vallée, dont les broderies, les franges et les soieries semblent ne se laisser encercler par des corselets brodés d'argent que pour mieux retomber sur des jupes damassées, arrondies comme des cloches, les jeunes filles les revêtent encore le jour de leur mariage, les héritières ayant le privilège d'être seules à pouvoir porter la robe rouge, cœur de perdrix, le nombre de rubans dont s'orne le bas de leurs jupes désignant la dot des cadettes.

     Et c'est, depuis des siècles, des mêmes rites invariables que s'accompagne la célébration des mariages ossalois : Remise du trousseau que porte un char à bœufs, après un défilé solennel, lent cortège vers l'église, que retardent les dialogues chantés s'échangeant entre les invités et les badauds, repas que le marié et la mariée prennent chacun dans leur famille, entrée de la nobie dans la maison de l' époux, précédée des présents qui lui ont été offerts, tout cela entrecoupé, au son aigu de la flûte à trois trous, de passe-rues et de chansons.

     Se tenant par le bras à travers les rues du village, deux groupes de jeunes gens et de jeunes filles s'en vont. Le premier groupe s'arrête, chante un premier couplet et reprend sa marche. Au même endroit, le second groupe s'arrête à son tour et répète le même couplet. Et ainsi, longtemps, les chants alternent, tandis que les échos sonores des montagnes redisent au loin leur charme mélancolique.

    Vallée d'Aspe.  


aut-il croire un dicton assurant qu'un Barétounais dit la vérité à son confesseur et à son avocat, qu'un Ossalois ne la dit qu'à son confesseur, mais que l'Aspois ne la dit à personne ?

     Des particularités très sensibles différencient, à coup sûr, le caractère des habitants des trois vallées.

     Aspe est la route du Somport, le Summus portus, qui vit dévaler les mercenaires d'Annibal et les cavaliers d'Abder-Rhaman. D'abord défilé, puis gorge étroite, coupée de vallons latéraux, elle s'élargit à Urdos et à Lescun en deux groupes de, hautes vallées et de riches terrasses suspendues, pour se refermer finalement en une succession de bassins, séparés par de nouveaux défilés, formant au Portalet une véritable porte naturelle.
     Pareil à ses montagnes, comme elles silencieux et grave, uniquement pasteur, il y aura plus de réserve chez l'Ossalois. L'Aspois, plus communicatif, sera bon vivant, gai, enjoué, exubérant. Il sera plus prompt à se lier.

     La vallée d'Aspe, évoquée par Vigny dans Cinq-Mars, a pu être le chemin des chevaliers allant combattre l'Infidèle, l'une des principales voies suivies par les pèlerins en marche vers Saint-Jacques de Compostelle ; elle fut surtout, de tout temps, une grande vallée d'échanges. Les Romains y eurent leurs forums, où se tenaient leurs foires et leurs marchés. Le versant espagnol avait le sien, le forum gallorum. Sur le versant gaulois était le forum ligneum.
     Elle était, avec ses contrebandiers et ses muletiers, la route de l'Espagne. Par Orthez, elle communiquait avec la Chalosse et les landes de Gascogne ; par Pau, avec le Vic Bilh et l'Armagnac. Mais au commerce local s'ajoutait tout un transit de caractère international. Contre les huiles, les cuirs et les vins, les bois du Brésil, les métaux et les épices ardentes, la France échangeait ses vaches, ses maïs et ses blés, ses tissus de laine et ses toiles de lin.

     Des ateliers de montagne se créèrent. Une classe nouvelle d'intermédiaires se forma pour leur fournir des avances et écouler leurs produits. Leurs fortunes furent souvent hâtives. L'influence des chefs des maisons casalères, propriétaires des terres et des troupeaux, eut a en souffrir. Eux-mêmes eurent une tendance à développer leur élevage aux dépens de leur production agricole. La vie de relations et d'échanges réagit sur l'activité pastorale. Elle fit de l'Aspois un commerçant.

     Son esprit fut retors. Il fut procédurier. Avec cela, agressif, querelleur, en paroles tout au moins. Une légende veut, alors pourtant que toute la vallée d'Ossau les en séparait, que les Aspois se soient, un jour, précipités, en nombre et en armes, sur les habitants de la vallée du Lavedan. Les maléfices de l'abbé de Saint-Savin, monté sur un sureau, les arrêtèrent.
     Fiers, méfiants, indépendants, ils exigeaient, quand le vicomte de Béarn voulait entrer en Aspe, qu'il leur livrât, en échange de deux otages, deux de ses juges exécuteurs.
     Braves à coup sûr, ils avaient le droit, lorsqu'ils étaient commandés pour la guerre, d'assurer la garde du corps de leur souverain, et ils marchaient, les jours de bataille, immédiatement avant lui.
     Gens d'Aspe, chacun vaut mieux que trois, proclame un dicton resté fameux, origine des trois épées que l'on retrouve dans l'écusson des Despourrins. Le père de l'auteur de tant d'harmonieuses romances béarnaises ayant eu à se défendre contre trois Espagnols, avait tué l'un, blessé l'autre et désarmé le troisième. Cela se passait en 1674.

    Ossau sera la terre des danses graves et mélancoliques.
    Aspe la flouride sera le pays des chansons. « Ici plus qu'en tout autre lieu, dit l'une d'elles, verdoient la vie et la vigueur. » « Vos chansons prouvent qu'on chante en province de façon à rendre Paris jaloux », écrivait Béranger à Navarrot. Et c'est la poésie tout court qui est en deuil depuis la mort récente de Tristan Derême.

     Aspe fut longtemps la terre de l'aurost, sorte de récitatif rappelant les chants des pleureuses de l'antiquité. Sur les tombes, aux jours des funérailles, des femmes improvisaient des vers redisant les qualités du défunt et les circonstances de sa vie, et c'était pour elles une occasion d'apostrophes souvent peu édifiantes à l'adresse de l'auditoire et même du clergé. L'aurost fut interdit, ce qui ne l'empêcha pas de subsister. Il semble que, dans certaines hautes vallées, il n'ait peut-être pas complètement disparu aujourd'hui.

     Les façons de penser, d'agir, de s'habiller, se modifieront plus lentement en Ossau. Aspe maintiendra avec moins de fidélité ses anciens règlements. Il se pourrait qu'elle ait toujours été une république. Certains textes peuvent laisser croire que la féodalité y fut inconnue et que sa population était déjà alors libre. On peut admettre que la démocratie a été, de tout temps, la condition de cette contrée.
     « Tant de larmes jaillissent de l'Aspe grondissant, a écrit F. Ribadeau-Dumas, qu'un mystère est retenu dans cette vallée distante du soleil... Elle participe du ciel et de l'enfer... Le long de ses sentiers s'aventurait Rosa Bonheur. Elle ramenait sur ses toiles des pans du ciel, des fenêtres ouvertes sur l'infini, qu'elle allait décrocher aux flancs de ces murailles. »

    Vallée de Barétous.  


uant à Barétous, elle n'a en haute montagne qu'un domaine fort réduit. En été, ses troupeaux gagnent la vallée d'Aspe. Ses deux torrents, les deux Verts, ne se frayent que péniblement un chemin au travers d'étroites gorges calcaires. Ils ne finissent par déboucher dans de riantes vallées qu'à une basse altitude. Et il n'est à recouvrir leurs croupes arrondies que de petits bois, quelques pacages, de vastes fougeraies. Surplombant les châtaigneraies, c'est de la diaprure des vergers et de riches champs de maïs qu'émergent, en terrasses, les granges de ses charmantes maisons aux toits d'ardoises. Barétous est un pays de transition, aux magnifiques prairies qu'irriguent de nombreux ruisseaux, basquaise déjà par l'allure générale de ses paysages, béarnaise par le caractère de ses villages.

     La nature de leurs conditions de vie fait que les Barétounais seront plus agriculteurs que pasteurs. Leurs vaches, les barétones, sont réputées pour leur endurance, leur vigueur et leur vivacité. D'un poil rouge et luisant, qui suffirait à les distinguer de la race blonde des Pyrénées, leur complexion ferme et robuste, leurs jambes grêles et sèches, leurs articulations élastiques en font de nobles animaux, nés pour les rudes travaux. « C'est l'Arabe de l'espèce bovine » a-t-on dit.
     A ce titre encore, Barétous est bien béarnaise. Deux vaches accornées, accolées et clarinées d'azur symbolisent le Béarn dans ses armes. On les retrouve dans les anciennes monnaies, appelées pour cette raison les baquettes. Certains vicomtes furent surnommés les vachiers du Béarn. Et Juvénal des Ursins raconte que Charles VI, étant venu en Béarn, Gaston Phoebus envoya au-devant du roi « cent chevaliers et de gras moutons sans nombre et cent bœufs gras et après douze beaux destriers ou coursiers, lesquels avaient au col des sonnettes d'argent, comme celles qui sont au col des bœufs... Et ceux qui conduisaient le dit bétail et ainsi chevauchaient les dits destriers, estoient vestus en habits de vachers et bouviers, encore que ce fussent des plus nobles gentilshommes qui fussent au pays de Foix

     Ce sont trois vaches que, chaque année, les Barétounais conduisent au port d'Arlaas, qui commande, à l'ouest du pic d'Anie, la vallée navarraise de Roncal.
     L'origine de cette redevance serait certains massacres de Roncalois, au temps lointain des querelles entre les deux vallées ; L'événement, d'après Marca, aurait eu lieu un dimanche. Le curé d'Issor disait la messe, cependant que les Roncalois gravissaient les montagnes. Un pressentiment l'en avertit. Il voit sur son missel une tache de sang. Tous se précipitent. Les villages voisins accourent. Et alors, sans doute, le massacre. S'il faut en croire M. Pierre Daguerre, ce serait une jeune fille de Lanne qui, prise d'une inspiration subite, se serait dévêtue, enduisant de miel son corps, qu'elle avait beau et pur. S'étant roulée sur un amas de plumes de coq de bruyère, elle s'était dressée sur un rocher, chatoyante de la tête aux pieds, et ses danses avaient livré les Roncalois aux Barétounais.

    Quoi qu'il en soit, le cérémonial de la remise des trois vaches n'a pas varié depuis des siècles, et il s'accompagne d'un solennel serment qui est plus qu'une curieuse survivance.

    Chaque année, le 13 juillet, à 9 heures précises, les alcades espagnols d'Isaba, d'Urzainqui, de Garde, d'Ustarroz, débouchent au port d'Hernaz. Les maires français de Lanne, d'Issor, d'Arette, de Féas, d'Ance et d'Aramits arrivent au col de la Peyre. Ayant revêtu une collerette blanche et un long manteau d'étoffe légère, l'alcade d'Isaba demande par trois fois aux Béarnais s'ils veulent suivre la tradition. Ceints de leurs écharpes, les Béarnais s'avancent et plantent en terre une lance à flamme blanche. Les Roncalois, à leur tour, plantent en terre une lance à flamme rouge. Sur ces lances, formant une croix, l'alcade élève sa vare de justice, insigne de ses pouvoirs.

     Pats abant, paix dorénavant, répètent par trois fois les maires, rangés en deux lignes parallèles, à six pas des frontières de la France et de l'Espagne.
     Remarquable exemple de loyalisme dans la parole donnée, le serment des Barétounais n'invite-t-il pas à reconnaître la sagesse de pasteurs qui, chaque année, continuent depuis des siècles de redire qu 'entre voisins, que tout rapproche, il ne saurait y avoir place que pour une amitié nécessaire.

   Sources

  • Charles CHESNELONG, Le Béarn, Raymond Picquot Editeur, Bordeaux, 1943



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