La vallée d'Ossau :              
                    Culture, et Mémoire.




LES OURS
Hôtes de nos Montagnes



     On nous avait parlé d'un certain Lousteau, le chasseur d'ours le plus renommé de la vallée d'Ossau. Ce qu'on disait de ses exploits me donnait grand désir de le voir. Je le savais dans la montagne, sur les hauteurs qui dominent Gabas. Mon jeune garçon de la veille, — celui-là même qui nous avait renseignés sur l'auberge de la belle Marie, m'offrit de me conduire vers lui. — J'acceptai l'offre. Le lendemain matin, il vint nous prendre à sept heures, — et nous voilà partis.
     En chemin, il nous dit en nous montrant un taillis de l'autre côté du gave : — C'est là que le peintre anglais se rend tous les jours pour dessiner. Voulez-vous lui dire adieu ? — Très-volontiers.
     Et nous nous mîmes à appeler, mais en vain.
     — Attendez, reprit-il en prenant une pierre gros comme deux fois sa tête. Je vais lancer ce caillou sur la pente ; il rebondira par-dessus le torrent, et lui fera bien lever les yeux, au peintre.
     Nous nous y opposâmes. On peut avoir de fausses idées sur l'art, mais cela ne mérite pas la mort ; — en vérité, si la pierre l'avait atteint, c'était de quoi tue raide ce brave ante-Raphaëlien, Le jeune Béarnais affirmait que non, mais nous disions que si.
     Nous eûmes de la peine à convaincre l'entêté, et lui faire lâcher son caillou. Dans les montagnes, pousser une pierre sur la pente et la livrer à l'entraînement de son poids est un plaisir très-vif. Il ne le cède en rien à celui qu'on prend, au bord de l'eau, à faire des ricochets, — ou sur la margelle d'un puits à faire des ronds, comme en fit, au dire de Célimène, ce grand flandrin de vicomte, en crachant au fond, trois quarts d'heure durant. — Quand on commence, on ne s'arrête plus.
     Faut-il le confesser ? le jeu est fait pour passionner — Essayez-en, s'il vous plaît, et tâchez de vous y arracher. La pierre obéit à la loi de la chute des corps ; elle acquiert une vitesse qui accroît par seconde dans une proportion effrayante ; elle se précipite, saute et vole en bonds de vingt pieds, à chaque obstacle qu'elle rencontre. Haletant presque, on la suit, dans sa course furibonde, jusqu'au dernier effort de son impulsion. Où tombera-t-elle ? Voilà l'intérêt ! La première s'est écrasée sur la terre ; une deuxième ira s'abîmer dans le torrent. Mais le but proposé n'est point encore atteint. Alors l'ardeur redouble ; on s'échauffe : en moins de cinq minutes, tout ce qu'on a pu arracher autour de soi a dégringolé. Enfin un dernier bloc a passé de l'autre côté du gave. Vivat ! — C'est ma pierre ! - C'est la mienne ! — Le coup est à refaire, et personne ne se laisse prier. — Ah ! l'agréable partie, et qu'elle fut belle, celle de ce genre que j'ai jouée sur les flancs du pic du Midi de Bigorre ! Quel triomphe lorsque mon éclat de roc roulait de cette hauteur jusque dans le lac d'Oncet, dont l'eau glacée rejaillissait en gerbe étincelante !
     A pareil jeu, nous demandâmes à notre jeune guide s'il ne lui était jamais arrivé d'occasionner quelque malheur. Il nous avoua qu'une de ses pierres avait, un jour, sur son passage, rencontré un âne, qu'elle avait tué du coup. L'âne broutait paisiblement, sans compter avec la destinée, quand cette aubaine lui tomba de trois cents pieds entre les oreilles. Le garçon ne l'avait point vu.
     — Diable! voilà qui dut vous chagriner ?
     — Ah ! un peu, monsieur, dit-il d'abord ; puis il ajouta avec un édifiant et complet détachement du bien d'autrui : — Après cela, le baudet n'était pas à moi.
     Ce disant, nous arrivions au haut du versant escarpé d'où l'aimable enfant avait commis son exploit. Devant nous s'étendait le vaste plateau de Bious Artigues. Une cahute en planches s'élevait au milieu : c'était là que nous devions rencontrer le chasseur d'ours. Notre guide courut devant pour voir s'il y était, et nous éviter des pas inutiles. Bientôt il sortit de la cabane en nous faisant de grands signes. Nous aperçûmes quelqu'un derrière lui. C'était le chasseur.
     Monsieur Lousteau, comme l'appelait, par révérence, notre introducteur auprès de lui, — n'est ni grand ni petit ; il est sec, sa face est anguleuse, et, n'était son œil, on chercherait en vain dans sa physionomie quelque chose qui ne fût pas comme un autre homme. Mais cet œil est d'une fixité implacable, il exprime, une résolution et une audace peu communes ; on comprend, à son regard, que le sang-froid ne doit jamais abandonner ce chasseur, et il en faut au métier de tueur d'ours dont il fait profession.
     Après les premières civilités et flatteries dues à sa célébrité, nous le mîmes sur son terrain ; nous parlâmes Ours.
     — Les ours sont de bonnes bêtes, nous dit-il, ça vous a des mœurs patriarcales, ça se couche de bonne heure, ça se lève tôt, ça vit retiré, c'est fidèle, a sa femme et tendre pour ses enfants. J'en ai vu qui, que leur géniture devenait grandelette, la conduis à la promenade ; on aurait dit un bon papa de chez nous, les petits dansaient autour de lui, il leur tapait gentiment la joue avec sa grosse patte, et les menait manger des fraises aux bons endroits, parce que sans doute ils avaient été bien sages.
     Je ne leur connais qu'un défaut, c'est la fantaisie qui leur prend de vouloir faire la pâque avec un agneau de lait, par-ci par-là, et plus d'une fois par an, ce qui n'est pas catholique. Je leur sais encore un tort, c'est d'être un beau coup de fusil. Ces deux choses-là font que la vallée met une bonne prime à leur tête, et qu'il se trouve de bons tireurs affriolés pour les abattre ; mais c'est tant pis pour eux.
     Et, de fait, le chasseur n'a point à se plaindre de ces rigueurs fatales aux ours. Il a déjà touché vingt-deux primes, et, s'il plaît à Dieu, il en touchera d'autres encore ; le gouvernement l'a fait garde champêtre pour l'encourager ; tous les ans on lui rapporte qu'on a mission nom dans les gazettes, et M. L..., un de ses compatriotes et admirateurs, lui a fait venir un beau fusil de Paris, qu'il montre avec orgueil. On conçoit qu'après cela, si les ours ne sont pas contents, ce n'est pas son affaire.
     — Maintenant il faut vous dire comment on chasse ce gibier-là. Ce n'est pas bien compliqué. Un mouton disparaît, le berger qui l'a perdu rapporte qu'à certains indices il a reconnu que le voleur devait être un ours : il importe d'en débarrasser le pays. — Les chasseurs se préparent. Il s'agit d'abord de pousser une reconnaissance : je suis bon pour ça, moi, et je m'en vais tout droit aux lieux retirés où croissent les herbes qu'il aime à pacager. L'ours est friand, un jour ou l'autre il ne manque pas d'y venir. La bête est signalée ; alors, à nous deux, mon bonhomme !
     L'ours, faut savoir ça, est une bête toute d'habitude. C'est entre quatre et cinq heures, d'ordinaire, dans la belle saison, qu'il sort de sa tanière ; il lève le nez pour s'assurer du temps qu'il fait, il écoute les oiseaux chanter, il gobe les mouches qui l'importunent, puis il va devant soi et marche son petit pas ; tous les quarts d'heure il s'arrête, — je ne sais pas si c'est offenser quelqu'un que de dire cela, — il s'arrête comme un philosophe qui médite, la tête penchée sur l'épaule. Arrivé aux plants de fraisiers dont l'odeur l'allèche, il déjeune lentement en vrai gourmet, et s'en retourne chez lui en passant près de quelque source où il se désaltère modérément. Or le chemin que prend l'ours aujourd’hui dans sa promenade matinale, il le reprendra le lendemain. Il faut quelque grosse affaire pour l'en écarter ; mais alors, rien qu'à voir son allure inquiète et son pas redoublé, on comprend facilement qu'il n'est pas dans son cercle accoutumé. Ce n'est plus le rentier flâneur, c'est le spéculateur préoccupé qui court à son but.
     Supposons donc que nous ayons surpris la demeure et les passages favoris de l'ours. Nous savons pour le quart d'heure tout ce que nous devons connaître. On prend jour, on choisit son champ de bataille, on établit les postes, les rabatteurs s'installent, et le tireur se tient prêt à prendre position quand l'instant sera venu.
     Voilà donc l'ours qui sort ; il ne se doute de rien bientôt, néanmoins, quelque chose dit à son nez, car ils ont l'odorat subtil, les ours, — que ça sent la chair humaine. Hum ! hum ! qu'est-ce que c'est que cela ? Il lève la tête, — et effectivement au bout de son chemin, il aperçoit un homme.
     L'ours n'aime pas les hommes, il n'aime pas davantage la discussion. Si l'on s'est mis là pour lui contester son chemin, — le chicaneur en sera pour ses frais. Ainsi pense l'ours, qui, après un moment de halte, tire à gauche ou à droite. Mais le nouveau passage où il se présente est également gardé. — C'est donc le jour aux fâcheux, se dit l'ours. Heureusement qu'il existe un troisième sentier. Il y va. Eh quoi ! la plaisanterie continue ! On est patient, mais il y a de ces choses qui finissent par vous chauffer les oreilles. Il se décide néanmoins à rebrousser chemin tout à fait. — Ho ! ho ! quelqu'un est encore là. Ah ! ma foi tant pis. S'il faut disputer le passage, on verra. Et l'ours, sans cependant allonger son pas d'une semelle, se met à marcher.
     A cet instant le tireur exécute son avant-deux. L'ours se trouve où il voulait. Il épaule son fusil, le coup part. Si l'ours n'est point atteint, il secoue ses oreilles à ce bruit importun et ne se dérange pas ; mais, s'il est blessé, ah ! voilà où l'affaire commence et où l'on regarde sans respirer.
     L'ours se dresse sur ses pattes de derrière, lève la tête, ouvre la gueule, et pousse un cri sauvage, rien qu'un, mais c'est un cri de mort, dont les notes stridentes portent au loin l'effroi dans les troupeaux et font frissonner les hommes. En même temps, il étend ses pattes de devant, comme des bras prêts à étreindre le chasseur, et court ainsi tout debout vers lui. Ça ne manque jamais, nous dit Lousteau, l'ours revient toujours sur le coup de fusil.
     Moi, je reste en place, je le regarde venir, l'arme apprêtée. Il vient grand train. Quand il est à quinze pas, je couche en joue et j'ajuste ; quand il est à dix je fais feu. L'ours, le front percé d'une balle entre les deux yeux, tombe sous le coup.
     C'est là qu'il faut le tirer, à bout portant, sans cela...
     —Sans cela ?
     — C'est l'ours qui tue le chasseur.
     — Cependant, après le coup tiré, vous ne restez pas sans moyen de défense ? vous avez une baïonnette à votre fusil.
     — A quoi bon ! la peau de l'ours n'est pas fine, et l'animal n'a pas plutôt senti un commencement de piqûre, que, d'un revers de patte, il prend baïonnette et canon de fusil et vous enroule le tout autour de son bras ; après ce n'est plus qu'un tire-bouchon. Allez, c'est fort un ours ! Et, quand vous voyez arriver cette grande bête, haute de six à huit pieds lorsqu'elle est dressée sur ses pattes, — il ne faut pas que le cœur fasse trembler le bras. L'espace à viser, sur le front, n'est pas large. Les ours ont le museau étroit et les yeux rapprochés. Si on rate son coup, il n'y a pas à dire, on est perdu.
     Pourtant les anciens m'ont rapporté qu'en se servant de son fusil comme d'une massue, et en faisant tomber d'aplomb les chiens de la batterie sur le crâne de la bête, il y avait des chasseurs qui s'étaient sauvés. Si le malheur le voulait, j'essayerais certainement du moyen, mais, voyez-vous, un ours à dix pas ne vous laisse guère le temps de prendre l'offensive ; puis cette lutte-là est un vilain jeu où l'homme a quatre-vingt-dix-neuf mauvaises chances sur cent.
     Quand Lousteau vous rapporte lui-même ses exploits, il le fait avec tant de bonhomie, qu'il semble qu'il n'y ait rien de si simple que cette chasse à l'ours. On voudrait, seulement pour voir, qu'une de ces grosses bêtes fît, sur l'heure, l'imprudence de passer par là. Comme on lui logerait une balle entre les deux yeux, et si cela ne suffisait pas, comme on lui assénerait vigoureusement les chiens de la batterie du fusil sur la tête ! Savez-vous que ce serait une belle fourrure pour la descente de son lit !
     Mais, si l'on pousse un peu le chasseur sur le chapitre des accidents, l'enthousiasme se refroidit sensiblement.
     — Un jour, raconte alors le brave Lousteau, c'était là-haut, du côté de ce petit bouquet d'arbres ; derrière se trouve un plateau assez large. La distance empêche qu'on le devine d'ici ; c'est comme le Pic du Midi vu d'où nous sommes ; on dirait qu'à partir du bout de notre plaine jusqu'au sommet il n'y a qu'une seule pente à gravir. Eh bien ! si vous faites l'ascension, vous rencontrerez encore deux plateaux pareils à celui-ci. On y reprend haleine, et ces repos sont comme les marches d'un escalier géant. Mais, pour en revenir au plateau que je vous montre, voici comment il est disposé : de deux côtés, en face et à droite, la montagne escarpée le borde ; devant nous, c'est la pente que vous voyez ; à gauche, c'est le précipice et le gave au fond qui le termine. — Or bien, le jour que j'ai dit, on avait organisé une chasse à l'ours. Jean de chez nous, un bon garçon, qui n'avait pas trop le renom d'un brave, me demanda de lui céder l'honneur. — « Ce sera la première fois, me dit-il ; mais c'est égal, faut que je tire, je tirerai. — Bon, je lui réponds, et en même temps je lui fais la leçon : Tu lâcheras ton coup, tu blesseras l'ours, il viendra sur toi. Alors, ferme, mon garçon, entre les deux yeux, vise bien au front, et surtout ne manque pas. — C'est bien, me répond-il à son tour, je comprends cela, et j'y tâcherai. »
     Oui, mais voilà que l'ours blessé, un maître ours, je puis le dire, et sachant bien sa leçon, lui, revient sur son chasseur. Jean, qui ne s'attendait pas avoir affaire à un si énorme animal, — et qui ne s'était jamais vu à pareille fête, voilà que Jean se met à prendre peur, lâche son arme, et brûle de la poudre d'escampette avec ses jambes. L'ours venait de droite Jean ne pouvait penser à gravir la montagne. Tout blessé qu'il était, l'ours, encore plus leste que lui, l'y aurait suivi ; — descendre de ce côté, il avait la même chance d'être rattrapé. Restait le précipice. S'il le gagnait avant l'ours, il pouvait sauter et se cacher sous une première anfractuosité, et l'ours passait par-dessus lui. Mais le diable, — et ce que je vous dis là fut, comme on dit, l'affaire d'un clin d'œil, — mais le diable fit que Jean ne put gagner le ravin. L'ours le prit dans ses deux bras comme il atteignait le bord, et les voilà disparus. Nous entendîmes un grand cri, le pauvre camarade nous appelait. Il était dans les bras de l'ours et roulait grand train, le long du précipice, vers le torrent. L'ours, par bonheur, avait été frappé au coeur; le sang qu'il avait déjà perdu dans sa course avait été cause, qu'à peine il avait eu pris Jean, qu'il avait chancelé au bord du ravin. Les forces l'abandonnèrent tout à fait à moitié de la descente ; ses bras s'ouvrirent, il alla dégringoler seul jusqu'en bas, et notre Jean fut sauvé. Mais dans quel état ! L'ours l'avait mordu à l'épaule, et ses griffes lui avaient profondément labouré la chair du dos, qui tombait en lambeaux. On lui recousit tout ça, mais il ne se remit jamais bien de ses blessures, non plus que du saisissement que la chose lui avait faite. Il a traîné, deux ans, de tristes jours, et l'hiver dernier il est mort.
     Pas moins, voyez-vous, tuer des ours n'est pas l'affaire de tout le monde, — et je dis ça parce que, si Jean était de petit courage, Pierre avait du poil aux yeux, et, pas plus tard que l'an passé, voilà qu'il fit devant un ours ce que Jean avait fait devant le sien, pour son malheur. Mais, comme il avait trente pas d'avance et qu'il passait de mon côté, je pus le sauver. — « Ôte ta veste, lui criai-je, et jette-la derrière toi. » Les bêtes que la rage excite sont, sans comparaison, comme les hommes que la colère emporte, ils déchargent leur fureur sur la première chose qu'ils rencontrent. L'ours ne manqua pas de s'en donner sur le gilet de Pierre, et j'eus belle à lui envoyer mon coup de fusil.
     Ce dernier récit de Lousteau nous démontra qu'il fallait encore, pour la chasse aux ours, savoir coudre la peau du renard à celle du lion, — autrement dit, qu'il était nécessaire, en certaines circonstances, de joindre la ruse au courage. — Nul mieux que l'homme de qui nous tenons les détails de ce chapitre n'endosse cette bonne cuirasse. Il la possède à peu près seul, et c'est à lui que devront l'emprunter ceux qui seraient curieux de se mesurer avec ces formidables hôtes à quatre pattes des Pyrénées qu'on nomme les OURS.

   Sources

  • Henri NICOLLE, Courses dans dans les pyrénees, la montagne et les eaux, E.Dentu, Libraire Editeur, 1855



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