La vallée d'Ossau :              
                    Culture, et Mémoire.




LA PROMENADE HORIZONTALE


     Depuis tant de lignes, mon cher ami, que je me promène dans la montagne, n'est-il pas bientôt temps que je revienne, non pas à nos moutons, mais au milieu même de la société des Eaux-Bonnes Les moutons sont fort bien sur les plats verdoyants où ils paissent ; laissons-les là. Cependant je regretterais de ne pas vous avoir dit un mot de ces plats ou plaz en patois béarnais. Ce sont d'immenses pâturages entourés d'une muraille de rochers inaccessibles ; on pourrait les appeler les bas-fonds de la hauteur ; les sources et les ruisseaux y coulent comme dans les prairies de la Normandie. Cette fraîcheur réjouit la vue, et ce n'est pas là une des moindres surprises que la nature ménage aux explorateurs de ce pays ; ils gravissent péniblement en pleine aridité, ils n'entendent aucun bruit, la solitude est complète, tout à coup l'oasis se développe sous leurs pas, les brebis innombrables sont répandues sur l'herbe, les grands chiens aboient, et les bergers lèvent curieusement la tête du côté du visiteur, qui n'a qu'à s'avancer pour être le bienvenu. Voilà de ces moments qu'on donnerait pour toutes les séductions mêmes et les jouissances plus civilisées du village de Bonnes, auquel il nous faut revenir.
     L'établissement aux Eaux-Bonnes n'a pas, comme à Vichy, à Baden, à Bagnères et autres endroits thermaux, de salon de conversation où la société des Eaux se réunit pour jouer, danser et causer. Il en résulte beaucoup de froid entre les différents groupes de buveurs. Chaque hôtel a son salon particulier, ce qui fait pour ainsi dire autant de causeries que de maisons. De temps en temps, néanmoins, des bals de souscription s'organisent ; on nomme des commissaires ; toutes les fleurs de la montagne sont arrachées ; une ou deux paires de montagnards, dans le costume national, sont également requis pour faire le plus bel ornement de la porte du bal ; et les musiciens, pèle-mêle, dans une diligence, avec les coiffeurs et les glaciers, arrivent de Pau ; — c'est toute une affaire.
     Mais les bals sont rares ; et si l'on est curieux de voir passer les célébrités souffrantes que la saison amène aux Eaux, il faut aller à la promenade horizontale.
     Dans la journée chacun généralement va de son côté ; mais le soir, après le dîner, tout le monde se rend à la promenade horizontale : c'est de règle et de bon ton. Les pauvres, qui savent cela, l'envahissent à cette heure. Rien n'est triste comme le spectacle des infirmités qu'ils y étalent, et la commune, qui est riche de son fermage des eaux et de la location d'une grande maison, dite du Gouvernement,Cette maison du gouvernement est une maison que l'empereur Napoléon 1er avait acquise pour en faire un hospice militaire. Après 1815, elle resta dans les mains de la commune, qui la louait à bail à un principal locataire, lequel la sous-louait, pendant la saison, aux étrangers.
En 1853, elle a été appropriée au service de l'empereur Napoléon III. Il était alors question d'un voyage que Leurs Majestés l'empereur et l'impératrice avaient projeté dans ces montagnes, et qui ne s'est pas réalisé.
c'est-à-dire d'un revenu de vingt-cinq à trente mille francs, pourrait, ce nous semble, à peu de frais, en épargner la vue aux malades, déjà disposés aux noires mélancolies. Au reste, dans la population montagnarde, les femmes et les enfants, les hommes aussi, tout le monde mendie. Ici, ce n'est point comme dans les pays du Nord ; il n'y a pas de honte à cela. Sur le pas de leur porte, les enfants de la chaumière de la meilleure apparence vous demandent un sou. Cette mendicité va même au delà ; il me souvient d'un homme qui offrit la monnaie de cinq francs à quelqu'un qui s'excusait de ne pas lui faire l'aumône, parce qu'il n'avait pas de gros sous dans sa bourse.
     Cette promenade horizontale est, à cela près, ce qu'on peut rêver de plus agréable. Elle part du village,et trace le long des sinuosités de la montagne, toujours au même niveau, comme son nom l'indique, une ligne de deux kilomètres à peu près. Les convalescents et les poitrines faibles, à qui la marche ascensionnelle est impossible, y trouvent, sans fatigue, toutes les jouissances de la montagne. La promenade emprunte, en effet, une hauteur relative à la route des Eaux-Bonnes qui descend et à la vallée qui fuit au-dessous d'elle. La vue s'étend de la montagne Verte, où se détachent les deux petits clochers d'Aas et d'Assouste, à Laruns, qui toujours étale ses langoureuses coquetteries, au soleil couchant comme aux feux du midi. Le torrent qui roule caché dans le fond du vallon, sous une voûte de hêtres et de buis, s'y fait incessamment entendre, comme pour bercer la rêverie. De certains points, où l'on a ménagé des bancs et un kiosque rustique, le panorama s'agrandit de l'aspect sévère des montagnes noires frangées de neige à leur crête, et, de certains autres, il se complète avec la perspective de la vallée d'Ossau, terminée par une petite ligne d'horizon, chère à ceux que les sommets oppressent.
     Les Eaux-Bonnes sont redevables de cette promenade à un agent de change de Paris et à la reconnaissance des malades qui, chaque année, s'inscrivent pour subvenir à ses réparations ; car la commune n'est pas d'humeur moins quêteuse que ses administrés, et s'arrange fort des dons qu'on veut bien lui faire.
     La promenade horizontale ne porte pas, comme la promenade Eynard, la promenade Grammont et la promenade Jacqueminot, le nom de son donateur ; néanmoins elle vaut beaucoup de reconnaissance à M. Moreau, l'agent de change à qui en revient l'heureuse idée. Au matin d'une belle journée, nul endroit n'est plus propice pour faire, à petits pas, et pour ainsi dire à petits coups, la lecture d'un bon livre ; à cette heure on n'y rencontre encore que de rares promeneurs, tantôt lisant, et tantôt, le doigt sur la page rêveuse, l'œil perdu dans le ciel bleu.
     Mais le soir, vous le savez déjà, c'est le rendez-vous général de tout ce que les Eaux réunissent d'élégant et de comme il faut. On s'y presse, on s'y croise, on s'y salue et l'on s'invite mutuellement à faire un tour de compagnie. Si l'on s'entretient beaucoup du paysage qu'éclaire alors la dernière et chaude lumière du jour, et si l'on n'y parle pas plutôt Paris, Cerrito ou Alboni, robe de madame une telle, et manières du monsieur qui passe, je ne saurais dire. Toujours est-il qu'il n'y a rien alors, au milieu des Pyrénées, qui ressemble plus à la grande allée des Tuileries ; les enfants, petites filles blondes, aux grands chapeaux de paille couronnés de roses, et petits garçons, les mollets perdus dans des entonnoirs de broderies anglaises, mènent leurs jeux à travers toutes les jambes ; les femmes y livrent aux fraîcheurs du soir les robes les plus tendres, les toilettes les plus légères. On y voit de beaux bras à moitié nus dans les manches à la mode du jour, des perles au col et des écharpes de dentelles. Je ne veux pas dire que tout cela ne soit pas d'un gracieux et charmant coup d’œil, mais, en bonne conscience, n'est-ce pas un peu bien ridicule ? Est-ce donc pour le soin de sa santé ou pour se rendre malade qu'on accomplit le voyage des Eaux ? La promenade est taillée dans le vif du rocher, qui, nuit et jour, pleure par toutes ses cicatrices ; allez, et tenez pour certain que, pour plus d'une de ces audacieuses, l'humidité alors tombée sur leurs belles épaules s'est changée en fluxion de poitrine ; car c'est ainsi que la mort répond aux défis qu'on lui jette, et qu'elle sourit aux coquetteries qu'on ne pense pas lui adresser. — J'ai vu souvent, collées aux murs de la buvette, des affiches de récompenses promises pour des diamants perdus ; je dois ajouter que je n'ai jamais ouï dire qu'ils eussent été retrouvés. Était-ce la récompense qui n'était pas assez honnête ? N'importe, le propriétaire ne les a jamais revus, et je n'hésite pas à déclarer que ce fut bien fait.
     Mais je parle des élégantes enragées ; et les jeunes beaux, n'en dirai-je donc pas deux mots ? Partout ils sont les mêmes, et n'étalent pas moins de ridicules. On en a vu partir pour Gabas, un lieu sauvage qui porterait au recueillement les héros mêmes de M. Paul de Rock, — et là, organiser un lansquenet sur l'herbe. Je n'ai pas à qualifier ce sacrilège. Mais je dois croire que la nature se fâche de ces insultes faites à sa majesté.
     Depuis cinq grands jours déjà le brouillard pesait au-dessus même des toits du village, et la pluie continuelle qui s'en échappait forçait la fashion à cacher ses élégances déplacées et ses mesquines passions pour les cartes, dans les salons hermétiquement clos des hôtels.
     Qu'est-il encore arrivé ? je l'ignore.
     Peut-être nos beaux messieurs ont-ils élevé la voix contre les rigueurs de la montagne, et la montagne les a-t-elle entendus. Toujours est-il que voilà le torrent en colère qui sort de son lit. Il roule dans la rue des Eaux-Bonnes. Toute la nuit il s'est annoncé par des éclats horribles de tonnerre répétés par les échos furieux. Enfin il s'avance grossi par les eaux du ciel. Il est sept heures du matin ; c'est un spectacle affreux, terrible même, car on ignore jusqu'où peut aller le péril.
     La rue est défoncée, effondrée de partout ; l'espèce de pont sur lequel la route passe à l'entrée du village est complètement ouvert ; c'est un trou béant, un gouffre où les eaux, les pierres les troncs d'arbres, les débris de toute sorte tombent et disparaissent avec fracas.
     Les propriétaires des maisons et leurs domestiques courent, luttent, barricadent les portes ; l'eau est entrée dans tous les rez-de-chaussée à la hauteur d'un pied au moins. Je vois de ma fenêtre des buveurs, surpris dans leur alcôve, et qui poussent des cris de détresse; ils se sauvent mouillés jusqu'à mi-jambe, dans les étages supérieurs.
     Et c'est un bruit ! — vous ne pouvez vous le figurer.
     Les eaux jaunes et écumeuses bondissent et se précipitent avec la rapidité d'une locomotive ; rien ne leur a résisté. Des balustrades de fer ont été cassées net comme des branches sous le genou du bûcheron, les grandes dalles et les arêtes des trottoirs déchaussés flottent sur l'écume et roulent en, se brisant.
     Avant la tempête et les vents courant démuselés sur la terre, avant même l'incendie qui fait, en un clin d’œil, courir sa flamme de la base jusqu'au faîte dans les demeures de l'homme, rien de plus impitoyable que l'inondation. De la tempête on s'abrite, de l'incendie on s'échappe encore, mais de l'inondation on ne se sauve pas ; du haut de son dernier refuge, on entend l'eau qui monte, qui vous saisit et qui, lentement, hideusement, des pieds à la gorge, fait sentir par tout le corps, comme l'attouchement de la main froide de la mort inévitable.
     Il y eut un moment de terreur et d'angoisse, je vous assure, dans les maisons du village. Une dame toulousaine, heureusement, comme dans tous les drames bien faits, se chargea du comique, et dérida les fronts de notre hôtel. Dans sa frayeur, elle courait par les couloirs, appelait sa suivante et jetait les bras en l'air : « Grand Dieu ! disait-elle, qu'allons-nous devenir ? la chaudière des Eaux-Chaudes est crevée, je vois l'eau qui fume ; Julie, il nous faudra mourir bouillies ! »
     Or la source, et non pas la chaudière des Eaux-Chaudes, est à plus de deux lieues des Eaux-Bonnes, dans une autre direction, et ce qu'elle prenait pour la fumée de l'eau était l'écume vaporisée de la cascade Valentin. Elle fit songer à cette chute d'eau ; et lorsqu'on eut détourné le cours du torrent, lorsque la route ravinée fut devenue praticable aux piétons, on s'avisa de l'aller visiter.
     Je ne vous ai, jusqu'à cette heure, jamais parlé des cascades. Il y en a trois aux environs d'ici, qu'on dit fort belles, et qui le sont en effet ; mais j'ai peu de goût pour le paysage Watelet qu'elles composent ; c'est tout cristal par le haut, et savon par le bas ; elles présentent néanmoins quelques effets attrayants, et je veux croire que le talent du peintre leur a fait bien du tort.
     Mais aujourd'hui, elles sont méconnaissables. Ce n'est plus cette fureur monotone de l'eau qui s'élance, qui tombe et qui fuit, toujours avec la même courbe, avec la même violence et la même rapidité ; si bien que, pour faire admirer au monde comme elle est méchante, on a posé deux arbres en manière de pont rustique en-travers de son cours. Aujourd'hui le petit pont est à tous les diables, et le Valentin a déchiré les franges gazonnées de son lit ; il s'écorche à déraciner les roches qui l'entourent et les arbres qui l'abritent. Non, de ma vie je n'ai vu pareil spectacle : le torrent est limoneux ; son écume jaune ressemble à de fauves crinières hérissées, et l'on dirait la course insensée d'un troupeau de lions qui, pêle-mêle et rugissant, bondissent et se précipitent dans l'abîme.
     Dans le village, où l'on remonte, l'aspect de la rue rappelle celui de Paris un lendemain d'émeute, moins le sang, car heureusement nous n'avons pas de morts à compter. Chacun veut considérer le dégât, et les curieux, à la file, enjambent des barricades pour ne rien perdre de la désolation qui règne partout, à la buvette, devant la chapelle, dans les maisons, dans les boutiques où l'eau vaseuse a souillé les ballots de marchandise. — D'ailleurs le danger est passé ; tout est fini : il n'y a plus qu'à déplorer les suites de ce malheur. Pour la commune, elles sont incalculables, disent les alarmistes; cela peut être la perte de la saison. Je n'en crois rien, une semaine de réparation, et il n'y paraîtra plus ; huit jours de beau soleil, et la trombe est oubliée. On dansera pour les inondés, qui se trouveront, par le fait de la charité, plus riches qu'auparavant, et tout le monde sera content.
     Déjà, néanmoins, les buveurs effrayés parlent de partir, si le mauvais temps dure encore. Les gens qui sont venus pour s'amuser n'attendent point, ils demandent des chevaux et font atteler les chaises de poste.
     Quant à nous, qui n'avons plus rien à faire ici, nous allons attendre le premier jour de beau soleil pour nous rendre aux Eaux-Chaudes et pousser jusqu'au pied du pic du Midi d'Ossau.

   Sources

  • Pau, Eaux-Bonnes Eaux-Chaudes, Imprimerie DE CH LAHURE, Paris, 1863.



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