La vallée d'Ossau :              
                    Culture, et Mémoire.




LES PROMENADES D'EAUX-BONNES


     Promenade Gramont.Dans ce pays on écrit Gramont avec un seul M. C'est le nom d'une famille, depuis des siècles, illustre et puissante dans le Béarn. Montaigne, appelait les Eaux-Bonnes les Gramontoises.

     — A l'extrémité du jardin, vers l'entrée du village, prenez ce sentier dont la pente un peu raide vient couper la promenade Horizontale à son origine. Laissez ensuite à droite cette superbe rivale dont je vous parlerai tout à l'heure, mais que je garde pour le bouquet, et suivez le sentier en spirale qui vous conduit insensiblement jusqu'au plateau de Gourzy.
     Après trois ou quatre tournants, au milieu des buis, des bruyères et des hêtres aux troncs noueux, vous découvrirez au loin Laruns, à votre droite Aas et Béost. C'est un magnifique point de vue que je vous signale et vous recommande.
     Vous y trouvez un gros arbre, qu'un banc entoure, et sur lequel vous rencontrez des malades à qui leurs forces ne permettent que cette petite excursion aérienne.
     Plaignez-les, car de ce banc, où leur faiblesse les retient, ils voient à leurs pieds la vie forte, bruyante, s'agiter ; ils voient partir les chevaux, les voitures, les cavalcades.
     O toi, que ce spectacle émeut et qui ne vois pas sans amertume tes amies, plus heureuses, voler à des plaisirs qui te sont interdits, chasse ces tristes pensées et espère, jeune fille ! Va, les arrêts de la Providence sont impénétrables ! Crois-moi, j'en ai vu beaucoup, qui, comme toi, languissantes, pleuraient sur leur triste isolement, reprendre plus tard les fraîches couleurs de la jeunesse, pleines de joie se livrer à tous les plaisirs de leur âge, et faire envie à tant d'autres qu'elles avaient enviées.
     Vous vous apercevrez bientôt que vous êtes arrivé au sommet de la promenade Gramont ; car pendant quelques instants le terrain, qui jusque-là allait toujours montant, quoique légèrement, devient tout à fait plat. Vous n'avez plus qu'à descendre, la tâche est douce ; regardez pourtant un chemin qui se lance audacieusement à votre droite, et semble saisir corps à corps la montagne : c'est le commencement de la promenade Jacqueminot. Elle est due à l'honorable général de ce nom, qui en a doté les baigneurs présents et futurs. Il lui a fallu, pour l'exécuter, déployer de la persévérance et beaucoup de ce qui est le nerf de la guerre et des promenades. Cependant aujourd'hui vous devez vous contenter de la reconnaître ; un autre jour vous prendrez un cheval, et, sans fatigue, vous monterez jusqu'au sommet de cette montagne, dont vous n'avez encore entamé qu'un petit morceau. Quand vous aurez fini votre examen superficiel de la position, continuez tout doucement votre marche, et vous arriverez après quelques circuits à la source d'eau froide, puis au bout de la promenade Gramont qui vous conduit devant la chapelle et ensuite à l'établissement. Une autre fois, vous recommencerez ce petit exercice dans l'autre sens, en montant par la chapelle et en descendant par le Jardin anglais : c'est ainsi qu'on varie ses plaisirs à l'infini. Si vous avez de l'imagination, vous trouverez peut-être une troisième façon d'accommoder cette promenade que je vous sers au naturel.

     Promenade Jacqueminot.

     — Elle est un peu plus rude en certains endroits que la promenade Gramont ; mais il serait facile d'adoucir ces rares passages ; d'ailleurs je ne vous engage guère à la faire autrement qu'à cheval. Elle offre plus d'ombre, plus de pittoresque, et vous conduit à une forêt de sapins, dont quelques-uns abattus par l'orage, ou par la main de l'homme, gisent sur le sol et étonnent par leur masse imposante. De ce point, la vue s'étend à une distance immense du côté du nord. Vous sautez par dessus les vallées d'Ossau et du Néez, et vous découvrez à l’œil nu, par un beau temps, la caserne de Pau reconnaissable à ses lignes blanches qui se dessinent à l'horizon. Les enthousiastes, ceux dont l'imagination franchit l'espace, vous font voir encore plus loin ; mais moi j'ai trouvé qu'au delà tout était brouillard et mystère.
     Oh ! quels admirables déjeuners, quels agréables dîners nous avons faits au plus haut de cette promenade entre ciel et terre. Le chef de cuisine de Taverne, moyennant 10 francs par tête, se chargeait de restaurer vingt ou trente estomacs affamés et de fournir assez de vin de Champagne frappé pour égayer ces repas champêtres. Point n'est besoin de dire que ce prix comprenait le transport de tous les ustensiles, de l'argenterie, l'établissement des bancs, des tables ; mais ce que l'argent même n'aurait pu donner, c'était le zèle, l'activité que mettait à choisir l'emplacement, à faire dresser les tentes de verdure, à présider à tous les détails, cet excellent général, qui organisait ces délicieuses parties, et dont le plaisir, le bonheur, étaient le plaisir, le bonheur des autres.
     Je me suis laissé involontairement entraîner jusqu'à la forêt de sapins. Puisque j'ai tant fait de vous éloigner à une grande heure au moins de votre sage promenade Gramont, pour ne plus revenir sur le sommet de Gourzy je vous dirai qu'en montant encore environ vingt minutes à cheval vous atteindrez un endroit qu'on nomme la Fontaine et qui offre un aspect majestueux ; on va souvent le visiter. Mais à partir de la forêt de sapins et du plateau, le chemin n'est plus tracé ; ce sont une infinité de petits sentiers ou ravins formés par les eaux, lors de la fonte des neiges, et que l'on suit chacun selon son inspiration.
     Mes lectrices, quand vous monterez au sommet de la promenade Jacqueminot, arrêtez-vous sur le plateau et laissez aller à la fontaine les cavaliers toujours empressés de vous emmener avec eux. J'ai vu souvent tenter cette excursion, et au retour, s'il n'y avait pas eu d'accident à déplorer, quelque dame avait toujours couru les dangers de chutes qui auraient attristé une agréable partie.
     Il en est temps, revenons à la promenade Gramont, à l'endroit d'où s'élance la svelte Jacqueminot : reprenons notre pas lent et calme ; sur une pente insensible, côtoyons le flanc de la montagne. Quelques éclaircies nous laissent apercevoir, à nos pieds, le village que nous passons en revue dans toute sa longueur, et que bientôt, en descendant toujours, nous tournerons pour y rentrer derrière la chapelle.
     En allant sagement, en nous arrêtant quelquefois sur les bancs disséminés çà et là, nous aurons parcouru la promenade Gramont en une heure à peu près.
     Deux artistes dont le nom et le talent vous sont bien connus, conduits à Bonnes par le soin de leur santé, Félicien David et Vidal, avaient eu une heureuse et délicate pensée. Frappés sans doute, comme moi et comme tant d'autres, de l'aspect désolé de nos promenades ; l'idée leur était venue à tous deux de semer quelques fleurs sous les pas de leurs frères en douleurs ; un beau matin ils étaient partis escortés de Lanusse portant sous le bras une boîte de botaniste remplie des greffes les plus rares ; et tous deux, forts d'une expérience acquise dans les pépinières du Luxembourg, ils avaient en quelques jours greffé tous les églantiers de la montagne, du nord au midi des Eaux-Bonnes, réalisant ainsi la plus artistique des idées.
     Mais le succès, cet être bizarre, quelquefois si aveuglément partial, n'a pas payé ces intelligents efforts ! C'est en vain que j'ai cherché sous les ombrages de la promenade Gramont, aux plateaux de Jacqueminot et de Gourzy, quelques échantillons de leurs roses qui aujourd'hui cependant devraient être acclimatées ici : dusse-je attrister par cette nouvelle les deux horticulteurs, si jamais ces lignes tombent sous leurs yeux, je suis obligé d'avouer qu'il n'y a de roses nulle part et que le souvenir seul de leur généreuse tentative est demeuré vivant.

     Promenade au kiosque.

     — Après avoir bu vos eaux, prenez le chemin qui part du point où était autrefois le promenoir de l'établissement ; quand vous serez arrivé au carrefour où trois routes se présentent à vous, vous apercevrez au loin, dans celle à votre droite, le petit pavillon élevé sur la butte du Trésor. Des flancs du rocher sur lequel il s'appuie jaillit la source bienfaisante qui doit vous rendre la santé. De là vous découvrirez tout le village avec sa population agitée, la route depuis Bonnes jusqu'à Laruns, les promeneurs du chemin Gramont et ceux de la montagne verte. Une heure suffira pour monter au kiosque, le visiter, s'y reposer, et gagner le logis en descendant par l'autre versant de la montagne, sur lequel on a tracé un sentier facile qui vous ramène par la gorge de Balour à l'établissement. Autrefois ce pavillon, construit en bois rustique, laissait lire sur sa couverture de chaume les ravages des hivers, sur ses bancs, sur ses colonnes, les traces des souvenirs de ces jeunes amours qui voudraient dire à tous les échos, confier à toutes les pierres, à tous les arbres, les noms que leurs cœurs murmurent. Un beau matin le conseil municipal a trouvé sans doute que le kiosque et ses tendres indiscrétions avaient trop vécu, et il s'est mis à rajeunir tout cela en substituant à l'humble champignon un moderne pavillon sur lequel la tempête viendra encore faire rage, sur lequel une nouvelle génération d'espérances, de désirs, de souvenirs palpitants, viendront encore écrire leurs niais et délicieux secrets.
     La commune a eu la prétention d'élever un pavillon sur le modèle de celui dont la munificence de Mme de V.... a doté la promenade Horizontale. C'est la copie d'un tableau de Delaroche fait par un barbouilleur d'enseignes.
     Lorsqu'un orage semble se former sur la vallée, je recommande aux touristes, aux valides, de monter à ce belvédère. A leurs pieds, dans la gorge, ils verront s'amonceler, rouler des nuages qui bientôt leur déroberont la vue des habitations ; quelquefois même ils entendront gronder au-dessous d'eux le tonnerre ; et sur leur tête le ciel sera pur et serein : c'est un imposant spectacle qui vaut souvent bien des décors d'opéra.

     Promenade Eynard.

     — Située de l'autre côté du village, elle fait le pendant de la promenade Gramont ; elle côtoie le torrent le Valentin. Ce fut M. Eynard, de Genève, qui, pendant son séjour aux Eaux-Bonnes, la fit tracer à ses frais. Quoiqu'il ne soit pas revenu dans le pays de puis fort longtemps, M. Eynard qui, dans son dévouement et sa munificence princière pour l'affranchissement de la Grèce, a montré qu'il ne faisait pas les choses à demi, M. Eynard s'est souvenu de son œuvre de la montagne : un de ses amis fut chargé il y a quelques années, de faire exécuter, aux frais du fondateur, toutes les réparations que réclamait l'état de cette promenade. C'est là ce qu'on peut appeler de la suite dans les idées. Cette persistance de générosité est aussi rare que la constance dans les regrets, et dans ce bas monde, sans compter la villa Castellane, on voit autant de fondations futiles ou utiles abandonnées, que de fastueuses et inutiles sépultures envahies par les ronces et les épines. Honneur donc à M. Eynard, pour avoir fait et n'avoir pas oublié !

     Promenade à la montagne verte,

     — Elle fut ouverte en 1842 sur la rive droite du Valentin, par les soins de M. Duchâtel, préfet du département, et de M. Lavielle, député des Basses-Pyrénées, au moyen de fonds pris sur les revenus de l'établissement thermal des Eaux-Bonnes. Je désigne cette promenade sous le nom assez vague qui est en tête de cet alinéa, parce qu'elle n'a jamais été baptisée officiellement. Vous devrez prendre la rue de la Cascade, suivre le chemin d'Aas jusqu'au village même, et, une fois parvenu vers le milieu, tourner à droite : le sentier que vous apercevrez alors vous conduira, sans que vous puissiez vous égarer, jusqu'au plateau de la Montagne verte. La vue y est magnifique. Il faut deux heures des Eaux-Bonnes, pour parvenir au sommet de cette promenade. En revenant, lorsqu'on ne veut pas prendre le même chemin, on doit, en quittant le plateau, traverser la prairie de Béost, descendre à Bagès, puis, arrivé à Béost, passer le pont et regagner la grande route avant Laruns.
     Il ne faudra la visiter que le matin ou le soir, ou lorsque le temps sera couvert. Située qu'elle est tout entière au midi, il serait impossible d'y trouver le moindre abri contre les rayons du soleil. Pour empêcher les promeneurs d'être exposés comme de véritables arbres fruitiers sur ce brûlant espalier, on devait, dans le principe, y planter 2.000 tilleuls ; il faut croire que l'administration municipale d'Aas n'a pu se procurer encore de boutures, car voilà quinze ans que la route est tracée, et vous n'y verrez pas le moindre baliveau.
     En parcourant cette montagne, vous rencontrerez sur le sommet quelques granges construites pour recevoir les récoltes, et que leurs propriétaires sont assez souvent obligés d'aller chercher dans les nuages, où elles se perdent la moitié de l'année.

     Promenade Horizontale.

     — Voici, je l'avoue, mes amours. Amours bien légitimes, faiblesse bien excusable, car ce sont celles d'un père. Ce n'est pas trop de quatre pour avoir donné le jour à un si bel enfant, et, chose rare en ce monde, quatre ont partagé les honneurs de cette paternité, sans se la contester. Conçu le 20 juillet 1842, né le 25 du même mois, cet enfant précoce essayait ses premiers pas dans le commencement d'août ; pas de géant, puisque ainsi que l'indique son certificat baptistaire inscrit sur le marbre, il avait, en quarante jours, percé les rochers, nivelé le terrain, jeté des ponts, et se pavanait fièrement à 1,700 mètres de son berceau.
     Mais je ne suis point panégyriste ; je dois et veux, malgré mes sympathies, rester historiographe, et raconter tout simplement la naissance et la vie du chemin Horizontal.
     Les auteurs de cette oeuvre si utile furent MM.le comte de Kergorlay, Alexandre de Ville, Ad. Moreau et le comte Dulong de Rosnay. Je ne crains pas de blesser leur modestie et de trahir leur incognito, puisque leurs noms ont été livrés à la publicité, et doivent passer à la postérité, gravés sur la magnifique page de marbre blanc des carrières de Gabas, offerte par M. Cazaux. (Notons que c'est à lui qu'on doit aussi toutes les bornes milliaires, placées dans le principe le long du chemin pour indiquer les distances.)
     Frappé de l'absence de toute promenade facile pour les baigneurs de Bonnes, le quatuor ci-dessus nommé songea à remédier à ce grave inconvénient. Après une mûre délibération, il se décida à ouvrir un chemin horizontal qui pût offrir aux malades un exercice doux et salutaire, et qui, susceptible de se prolonger sur le flanc de la montagne jusqu'aux Eaux-Chaudes, pût aussi au besoin établir une communication nouvelle entre les deux établissements thermaux. Ce projet, en arrachant les malades à la dure nécessité de chercher des promenades dans les sentiers inaccessibles à des poitrines faibles, avait aussi l'avantage de les faire sortir de cette espèce d'entonnoir que forment les pics élevés au fond desquels est enseveli ce village.
     Avec de la persistance et du courage, les fondateurs ont réalisé toutes les conditions de leur programme : le lecteur a sous les yeux les pièces du procès ; il peut juger si la partie n'a pas été largement gagnée.
     C'était quelque chose que d'avoir conçu le projet en question, de se sentir la force de le mener à bonne fin ; mais l'exécution exigeait de l'argent, beaucoup d'argent ; l'appui de tous était indispensable. Afin de prêcher d'exemple, les fondateurs, en annonçant au public leur intention, avaient inscrit leurs noms en tête d'une liste de souscription, et une famille, dont les deux chefs faisaient partie de la commission, avait fait preuve d'une libéralité toute de conviction. Faut-il dire ici que dans le principe cette idée éminemment utile trouva peu de sympathie dans le public ? Faut-il rappeler que quand la liste fut présentée pour la première fois à tous les habitants d'un des hôtels les plus fréquentés, elle reçut un dédaigneux accueil et revint aux fondateurs sans une seule adhésion ? Il y avait certainement malentendu, et la commission, pénétrée de l'utilité de son projet, se garda bien de jeter le manche après la cognée. II fallait en appeler des baigneurs égarés aux baigneurs mieux éclairés sur l'importance de l'oeuvre pour laquelle on demandait leur concours. On se dit donc : Marchons toujours, allons en avant, dépensons l'argent pour lequel nous avons souscrit ; avant que nous ne soyons au bout, on sera revenu de préventions injustes et ridicules ; au surplus, suivons cette maxime qui, si elle n'est pas neuve, du moins est toujours consolante : Aide-toi, le ciel t'aidera.
    
Ce qui fut dit fut fait ; et à peine les ouvriers étaient-ils depuis quatre jours à la besogne, que les dames, chez lesquelles, sans offenser les hommes, le sentiment du vrai, du bon, est bien plus exquis, beaucoup plus développé, que les dames prirent sous leur patronage le chemin Horizontal. Oh ! alors pour lui brillèrent de belles destinées.
     Peut-on en effet résister aux sollicitations d'une dame qui, quand elle commande, ordonne ; qui veut, lorsqu'elle désire ? Aussi, il était glorieux pour la commission de voir cinq ou six aimables quêteuses lui apporter, couverte à chaque instant de nouvelles signatures, cette liste naguère encore dédaignée. A ces démonstrations énergiques et désintéressées, faites par des étrangers pour la réalisation d'une oeuvre utile au pays, s'émurent le conseil général du département et la commune d'Aas, qui s'empressèrent de voter en sa faveur de généreuses allocations.
     M. de Livron, cet enfant de la vallée, dont il était devenu le père, offrit gratuitement à la commission, et sans réserve, le terrain qui lui appartenait sur tout le parcours du chemin. Chez M. de Livron c'était coutume, et en pareille occasion on était toujours sûr de lui voir prendre l'initiative lorsqu'il s'agissait du bien du pays. Aujourd'hui qu'il n'est plus, j'aime encore à donner un souvenir reconnaissant à la mémoire de celui sans le concours généreux duquel il eût fallu s'arrêter dès les premiers pas.
     En me résumant, car je m'aperçois que mes affections m'entraînent beaucoup trop loin, je vous dirai qu'avec trois cents souscriptions on ouvrit, pendant la saison de 1842, 1700 mètres de chemin ; qu'en 1843, les mêmes commissaires, fidèles à leur mission, continuèrent leur oeuvre pendant leur séjour à Bonnes, et que grâce à l'appui de nouveaux souscripteurs ils purent élargir, embellir même ce qu'ils avaient commencé d'abord dans des proportions plus modestes. Durant les mois de juillet et d'août de cette dernière année, ils poussèrent en avant vers le Hourat, tantôt avec rapidité, tantôt avec plus de lenteur, suivant les phases de faveur ou d'indifférence que subissait la souscription : tant il est vrai que si on a dit avec raison : Pas d'argent, pas de suisse, il faudrait ajouter : Dans les montagnes, pas d'argent, pas de promenade.
     A la fin de la saison de 1843, les commissaires, par une déclaration inscrite au registre des délibérations du conseil municipal d'Aas, firent à la commune la remise du chemin Horizontal, avec invitation de le conserver, de l'entretenir pour les baigneurs à venir, et sous la condition expresse que le passage des chevaux y serait interdit, ce chemin devant être exclusivement réservé à tout jamais aux promenades à pied.
     Si vous vous étonnez, touristes et malades, de voir cette belle oeuvre arrêtée dans son cours, et cela au moment où, après les grandes difficultés vaincues, le chemin eût pu donner la main à la route nouvelle des Eaux-Chaudes, n'en accusez pas les membres de la commission. Forts de leurs intentions, de leur bon droit, de la facilité avec laquelle ils avaient acheté les premiers terrains traversés par le chemin, et se reposant, pour ceux qui lui restaient à acquérir, sur trente adhésions antérieures, sur autant de négociations consommées à la satisfaction réciproque des parties , ils marchaient avec sécurité. Mais il en a été comme dans beaucoup de circonstances de la vie ; une pierre suffit pour faire trébucher. Pour les commissaires cette pierre, ce caillou a été un paysan propriétaire d'un mauvais petit champ, de plus Ossalo-Normand, avide et chicanier : sachant qu'on n'avait pas songé à faire prononcer l'expropriation pour cause d'utilité publique, et s'imaginant, dans sa rapace bêtise, qu'on serait obligé de plier devant ses exigences sans nom, il osa mettre son champ à un prix devant lequel pâliraient les fabuleuses exagérations des terrains des Champs-Elysées ou de la rue de Rivoli. Qu'y avait-il à faire alors ? Ce que firent les commissaires : s'arrêter après avoir offert à l'amiable six fois le prix légitime du terrain en question, et en déférer à l'autorité, que la loi a armée d'une puissance qui sait faire taire les prétentions quelles qu'elles soient, et devant laquelle doit s'incliner l'avidité d'un individu, quand il s'agit de l'intérêt général.
     D'autres viendront après nous dans ces lieux que j'aime, auxquels sont acquis à jamais mon souvenir et ma reconnaissance : que ces nouveaux hôtes se gardent de ces velléités d'égoïsme qui consistent à rester les bras croisés et à laisser faire. Libres d'entraves, grâce à une expropriation qu'ils obtiendront sans peine de l'administration, ils triompheront des résistances du paysan récalcitrant, et auront la douce jouissance d'avoir utilisé le temps de leur séjour ici, en menant à bonne fin une entreprise dont chaque jour les pauvres, malades remercieront et béniront les auteurs.
     Chers lecteurs, quand le soleil trop ardent, quand une pluie imprévue vous forceront à chercher un abri sous le pavillon qui embellit si gracieusement la promenade, donnez un souvenir à celle qui en a généreusement doté le chemin ! S'il est vrai que la charité porte bonheur, puisse t-elle être heureuse, puisse tout le bien qu'elle a fait dans ce pays, lui être compté au ciel !
     Depuis que ces lignes ont été écrites, le père a été forcé d'abandonner à lui-même son enfant qu'il croyait assez grand pour marcher désormais tout seul. Il avait, du reste, laissé la promenade sous la garde et la protection de la commune.
     Hélas ! que n'est-il pas arrivé ! Trahie par ceux-là même à qui elle avait été confiée, elle a, cette année, quand je l'ai revue après dix ans d'absence, elle a fait saigner mon coeur. Ici, c'est une carrière de sable exploitée sans pudeur et venant miner chaque jour le sol qui s'écroulera sous les pieds des promeneurs à la première pluie d'orage ; là ce sont ces quelques beaux hêtres achetés cependant à beaux deniers comptants, à l'ombre desquels nous venions nous asseoir, que la cognée du montagnard a jetés bas sans crainte ni merci, au bord même du chemin. Plus loin, ce sont ces bornes de marbre servant au malade à constater le progrès de ses forces, qu'un vandalisme inqualifiable a brisées sans raison, que l'incurie plus coupable encore peut-être de l'autorité locale laisse subsister en cet état ; et tout le long du chemin, ce sont des parapets à demi renversés, c'est un état général de dégradation et d'abandon qui ferait mal au coeur s'il ne faisait pitié. Maintenant, que dois-je dire de ces affreuses baraques où s'abritent toutes les industries, depuis le barbier qui, suivant son enseigne, arrache les dents sans douleur, jusqu'à l'humble marchand de cannes ? Tout cela est pénible à voir pour des indifférents ; jugez donc, ami lecteur, de ce que j'ai dû éprouver moi-même à la vue de ce campement bohémien que la tolérance de l'autorité a laissé élever à l'entrée de notre pauvre promenade. Vous y venez pour respirer un peu d'air pur, et à peine avez-vous fait quelques pas que vous êtes pris à la gorge par l'odeur de l'étal voisin, ou par la fumée d'une cheminée dont l'orifice débouche sous vos pieds.
     Aujourd'hui, ce n'est encore qu'un abus que la tolérance a laissé établir, et qu'une volonté contraire plus intelligente et plus ferme peut faire disparaître ; mais en France, que d'abus tolérés, qui avec le temps sont devenus lois !

   Sources

  • Pau, Eaux-Bonnes Eaux-Chaudes, Imprimerie DE CH LAHURE, Paris, 1863.



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