La vallée d'Ossau :              
                    Culture, et Mémoire.




ORIGINE DE LA DÉVOTION
DE NOTRE-DAME DE SARRANCE



A MONSEIGNEUR

MONSEIGNEUR
DE SALETTES,
EVÊQUE D'OLORON ET ABBE DE LUC
Siégea depuis 1682 jusqu'à l'an 1704.

         MONSEIGNEUR,

    C'est pour l'édification du public et pour la gloire de Marie, que j'ai entrepris cet ouvrage ; je pensais que son objet le mettrait seul à l'abri de la censure, mais j'ai réfléchi : les miracles les plus grands du fils de Dieu n'ont pu éviter la médisance de certains hommes, et ceux que Dieu a opérés par l'intercession de Notre-Dame de Sarrance, pourraient éprouver le même sort s'ils ne paraissaient aux yeux du public sous les auspices de votre nom. La dévotion singulière que vous avez pour Notre-Dame, les faveurs qu'elle vous accorde et qui vous attire la vénération du pays, suffiront pour convaincre les esprits les plus incrédules, et les porter à la dévotion qu'on doit avoir pour la Vierge.
     Le succès de cet ouvrage que j'ambitionne pour la mère de Dieu, sera assuré si vous le protégez, et en ajoutant vos mérites au Ciel et à la vénération que vous inspirez, vous ne cesserez de voir en moi le témoignage du plus profond respect avec lequel je suis

       MONSEIGNEUR,
             Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
                  F. de LASSALLE.

ORIGINE DE LA DÉVOTION


es miracles opérés par l'intercession de la Reine du Ciel, en faveur de ceux qui l'ont implorée, oubliés presque dès leur naissance, j'ai cru que pour le bien des fidèles, je devais les reproduire afin de proclamer la toute puissance de Marie. Les ennemis de la Vierge, les impies, toujours prêts à nier ce qui est saint diront qu'en ma qualité de prêtre, la prévention à quelque part dans mon dessein, que la découverte de l'image de la Vierge et les miracles qui paraîtront au jour sont des illusions plutôt que des vérités ; mais ma seule mission de prêtre suffira aussi pour prouver aux esprits éclairés, que la charité seule m'a engagé à leur donner ce petit ouvrage comme une preuve de mon affection.

     Les miracles que je rapporterai ne remontent pas à des siècles éloignés ; car du temps de la Reine Jeanne, les religieux de l'ordre de prémontré dont je fais partie, et qui auraient pu donner ou laisser la preuve d'anciens miracles puisqu'ils possédaient l'abbaye de Sarrance, furent tous massacrés par les huguenots à l'exception d'un seul, l'abbé de Capdequi qui se sauva en Espagne.
     Je ne parlerai donc que des miracles de ce siècle, et ceux qui les liront ne pourront les révoquer en doute ; car ces miracles ont été déclarés à Sarrance par les personnes en faveur desquelles ils ont été opérés.
     Il est difficile de donner une parfaite connaissance des faits qui ont fait l'admiration de tout un pays, si à cette connaissance, le lecteur ne joint déjà celle des lieux où ces faits se sont passés. Il est donc indispensable que je donne l'origine de Sarrance avant d'entrer dans les détails de la dévotion à Notre-Dame.

     Avant l'établissement de cette dévotion, Sarrance était un des endroits des plus affreux du canton, ne produisant que la nourriture du bétail des pays voisins. Plus tard, il devint habité par un grand nombre de gens qui, pour la plupart, ne possédant ni champs, ni vignes, devaient leur subsistance à la providence qui veille à toutes choses. Les ronces, les cailloux et le buis répandus généralement dans ce pays, en faisaient une terre ingrate et stérile, et qui cependant reste toujours habitée. Ce petit endroit, perdu pour ainsi dire au sein des montagnes, est placé dans la vallée d'Aspe et forme dans les pyrénées un vallon délicieux par l'aspect sauvage et hardi qu'il présente. A ses pieds, coule le gave qui prend sa source dans la montagne d'Estainnes en Espagne et de Peyrannère en Béarn. La source du gave se partage en deux branches ; la première prend son cours en Espagne et la seconde en Béarn, et toutes deux vont se jeter dans l'Adour, à Hourgane, à cinq lieues de l'océan. Sarrance, comme entre deux murailles, est enfermé par deux montagnes d'une hauteur immense. D'après l'histoire du Béarn, par M. de Marca, celles qu'on voit en entrant dans ce village rappellent des souvenirs glorieux pour elles, souvenirs éloignés qui se rattachent au passage qu'y créa Jules César, afin de faciliter le commerce entre les Béarnais et les Aragonais. Le Consul Romain fit couper ce grand rocher vulgairement connu sous le nom de Penne d'Escot, et qu'on ne peut regarder, sans qu'un frémissement de crainte et d'admiration n'élève l’âme vers le grand être, seul auteur de si grandes choses, jetées au milieu de nous, comme pour confondre notre orgueil et notre impuissance. On remarque encore sur ce rocher une inscription que Jules César y fit graver comme un monument éternel à sa gloire ; elle est ainsi conçue :

       JULES CESAR, IMPERATOR ROMANORUM, SEPTIMUM CONSUL. Jules César, empereur des Romains, sept fois Consul.

     Comme on l'a vu plus haut, Sarrance à son origine n'était qu'un lieu désert où les bestiaux allaient pacager. Un berger ramenant tous les soirs ses génisses, avait remarqué que depuis quelques jours un taureau s'éloignait de la troupe à l'heure du départ, et il n'avait pu découvrir le lieu de sa retraite. Un jour il le suivit de près, et l'aperçut traversant le gave à la nage. Le berger s'arrête surpris, et ne pouvant aller plus avant, il voulut cependant observer le taureau. Après avoir traversé l'eau, l'animal marcha quelque temps, puis s'arrêta tout-à-coup et se mit à genoux auprès d'une grosse pierre sur laquelle était gravée une image de la Vierge.

     Surpris de ce prodige, le berger s'en alla dans le voisinage, avertit les habitants, et tous animés de l'esprit de Dieu s'en furent auprès de Monseigneur l’Évêque d'Oloron l'instruire de l'aventure du berger. Revêtu d'un caractère toujours porté à la gloire du Ciel, Monseigneur l’Évêque d'Oloron, dont le zèle était en tout pareil à celui des apôtres, réunit son chapitre, et se rendit sans délai, avec l'éclat et la sainteté qui accompagne ce corps, auprès de la pierre désignée. L'image de la Vierge fut transportée à Oloron. Le lendemain de ce jour, les habitas se rendirent en hâte pour l'adorer. Mais la surprise fut extrême quand on s'aperçut que l'image avait disparu ; et elle fut plus grande encore lorsqu'on la retrouva dans le même endroit et sur la même pierre où le taureau l'avait adorée. L’Évêque reconnut dans cela la main de Dieu qui lui parlait, et qui voulait que l'image restât dans le même lieu pour que les fidèles y allassent honorer sa sainte Mère ; en conséquence, il donna ordre qu'on y bâtit une chapelle où l'on plaça l'image.

     Cependant l'impiété de quelques hommes qui voudraient toujours entraver les desseins du Ciel, les porta à jeter l'image de la Vierge sous le pont de Sarrance, persuadés que c'était un moyen infaillible d'en faire perdre le souvenir ; mais leur frayeur fut extrême quand ils virent l'image fendre le torrent et s'en retourner dans l'endroit d'où on l'avait tirée. A peine fut-elle replacée dans la chapelle, que poussé de toutes parts, le peuple se rendit solennellement à Sarrance pour rendre hommage à Marie, et, comme à la naissance de Jésus, on vit les rois de l'Orient aller à Bethléem adorer le roi des rois, et lui offrir des présents comme témoignage de leur dépendance ; poussés du même esprit, les rois et les princes donnèrent les premiers l'exemple d'hommage et de soumission à la reine du Ciel. On ne voyait dans le Béarn, que les peuples du voisinage et des pays étrangers allant avec empressement à Sarrance, conduits par un même zèle, le roi de Navarre, le roi d'Aragon et le souverain du Béarn s'y rencontrèrent en même temps, et rappelèrent le souvenir des trois rois conduits par une même étoile au berceau du Christ. Chacun des trois princes se mit sous la protection de Notre-Dame, et le zèle du roi de Navarre fut si grand qu'il fit bâtir un appartement qui lui servait de retraite dans ses jours de dévotion. La maison de Gramont et de Miocens suivirent son exemple et l'on voit encore quelques débris des appartements qu'avaient fait bâtir ces pieux personnages. Il serait difficile de voir rien d'aussi beau que les ornements dont les trois princes enrichirent la chapelle de Sarrance.

     Le souverain du Béarn y fonda une messe, et laissa dans ce but cinquante sous Morlaàs, c'est-à-dire vingt-deux livres et demi qu'on devait prendre annuellement sur le bailliage et sur le péage d'Oloron. Les preuves en sont sur des titres qu'on trouve encore dans le château de Pau. Cependant depuis la saisie générale des biens ecclésiastiques, la chapelle ne jouit plus de cette donation. Mathieu IV, comte de Foix et souverain du Béarn, ne se montra pas moins zélé dans ses libéralités qui consistaient, pour celles dont nous avons recueilli le souvenir, en ceci : les bestiaux du couvent de Sarrance, passant par ses terres, ne paieraient ni péage ni foraine, l'abbaye aurait droit de les faire pacager dans toute l'étendue de la souveraineté, et retirerait tous les ans une rente considérable de quelques montages de la vallée d'Aspe, appartenant aux communautés d'Etsaut, Cette et Urdos.
     Mais ces privilèges comme la donation citée plus haut, furent par la suite enlevés à la maison. Le grand nombre de chanoines qui vivaient dans l'abbaye est une preuve suffisante des libéralités qu'on accordait sans cesse à la chapelle, et rassemblant les témoignages nombreux de personnes distinguées par leur mérite, et recueillis de père en fils, je ne crains pas d'exagérer en élevant le nombre ces chanoines à trente ; du reste, M. de Marca a mis cette abbaye au rang des plus illustres. Enfin, le meilleur témoignage à l'appui de ce que j'avance, est sans contredit la maison qu'on a vue, et qui suffisait pour plus de chanoines que ceux qui l'habitaient.

     En 1569, l'abbaye de Sarrance devint la proie des Huguenots, qui comme des torrents en fureur se répandirent dans le Béarn. Ils enlevèrent tout ce qu'il y avait de plus riche et de plus précieux, ils saccagèrent, ils démolirent, ils profanèrent sans que la vue des jugements les plus redoutables du Ciel pût arrêter leur rage et leur cupidité. Non contents d'avoir tout renversé, ils mirent le feu aux quatre coins de l'abbaye ; et de l'église, des appartements du roi de Navarre, des maisons de Gramont et de Miocens, il ne reste plus que quelques débris qui semblent pleurer sur le souvenir de ce qu'ils furent. Tous les privilège accordés par tant de princes, tous les titres, les fondations, les originaux des miracles sans nombre que Dieu y avait opérés par l'intercession de la Vierge, depuis l'établissement de la dévotion jusqu'à l'invasion des Huguenots, tout, ou presque tout fut enlevé et brûlé. Les rentes qui fournissaient à l'entretien des chanoines furent aliénées, et le peu de bien dont on y jouit depuis était dû à l'abbé de Capdequi. Des vases sacrés et des offrandes faites par ceux qu'avait protégé la Vierge, et portés à Jacques en Espagne, on a retiré quelques chasubles et dalmatiques qu'on garde avec soin dans la chapelle où paraissent encore les armes du roi de Navarre, du roi d'Aragon et du souverain du Béarn : cela prouve encore que la dévotion de Sarrance est une des plus anciennes de l'église de Dieu.

     Une autre preuve de son antiquité se trouve dans les archives de la ville d'Oloron : ce sont les mémoires d'un procès qui fut agité il y a près de mille ans entre Oloron et Sainte-Marie, au sujet d'un pont de pierre que la ville de Sainte-Marie voulait faire bâtir vis-à-vis de Lurbe et d'Asasp, contre la volonté de la ville d'Oloron. Le texte du procès est conçu en ces termes : Que lou dit pount de peire se deou basti per la plus grano coumouditat deous qui ban en roumiuouatge à nouste Daunno de Sarranço ; c'est-à-dire, qu'on devait bâtir ce pont de pierre pour faciliter le passage des dévots qui se rendraient à Sarrance ; d'où l'on doit tirer cette conséquence incontestable que la dévotion était établie long-temps avant le procès. On voit encore dans le même lieu où l'on voulait bâtir un pont de pierre, un pont de planches appelé en langue vulgaire Bigue d'Asasp.
     J'en reviens aux ravages des Huguenots. Leur fureur peu satisfaite de tant de désastres voulut s'abreuver dans le sang, et les chanoines, à l'exception de l'abbé de Capdequi, qui se sauva en Espagne, furent massacrés. Tous brûlant de cet amour fidèle et véritable qui méprise les tourments, supportèrent tous les outrages, toutes les tortures, plutôt que de renoncer à la foi, et pour ne pas succomber à l'artifice de ces apostats de l'église, ils avaient toujours devant les yeux cette vérité éternelle prononcée par la bouche du verbe incarné : Celui qui me reniera devant les hommes je le renierai devant mon père céleste. Les uns furent jetés dans le gave, les autres furent foulés sous les glaives sanglants, et tous allèrent au Ciel pour y recevoir la couronne du martyre.

     Dès que la reine Jeanne eut payé son tribut à la nature, les désordres cessèrent dans le Béarn, et l'abbé de Capdequi, avec d'autres chanoines, se trouva bientôt en état de faire y rebâtir la chapelle et d'entrer dans la jouissance d'une médiocre partie des revenus de l'abbaye. Prévenant la rage des Huguenots, on avait transporté l'image de la Vierge dans une grotte sur la montagne, où elle fut gardée avec soin. Quand le danger n'exista plus, et après le rétablissement de l'exercice de la religion catholique, on la rapporta dans la chapelle, où elle est placée devant le maître-autel. Personne n'a pu connaître de quelle matière l'image est composée, c'est sans doute l'ouvrage de Dieu devant lequel doit s'abîmer l'intelligence humaine.

DES MIRACLES OPÉRÉS A SARRANCE.

     La pierre sur laquelle l'image fut trouvée, produit tous les jours les effets les plus surprenant Des personnes dignes de foi m'ont assuré que des femmes depuis quatre ou cinq jours dans les douleurs qui précèdent les couches, avaient été délivrées de leur peine à l'instant même qu'elles avaient pris un peu de cette pierre avec quelque liqueur. Une particularité remarquable, c'est que, pleins d'admiration pour ces vertus, tous les dévots qui vont la visiter ont beau la briser et l'emporter par fragments comme des reliques, la pierre reste toujours aussi grande, et les fréquentes et terribles inondations qui ont emporté les rochers les plus solides, n'ont pu jamais l'ébranler dans sa base. A l'endroit où elle est placée, on a bâti une chapelle appelée Notre-Dame de la pierre. Elle est située tout le long de la pierre, sur le bord du gave, et dans l'année 1651 on vit une inondation qui couvrit la chapelle en entier, emporta les moulins et les maisons voisines, et laissa la chapelle dans le même état.
     Cet exemple seul suffit pour prouver que Dieu qui a fait les éléments, et qui leur commande quand il lui plaît, détourna la force des terrons du lieu qu'il avait choisi lui-même pour satisfaire aux prières qu'on irait y adresser sa sainte Mère.

   Sources

  • M.F. de LASSALLE, de l'ordre de Prémontré, Oloron, imprimerie de B.Lapeyrette, 1839.


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