La vallée d'Ossau :              
                    Culture, et Mémoire.




ÉTABLISSEMENT THERMAL
D'EAUX- CHAUDES



    Le sentier qui par les monts Balaour et Gourzy, conduit des Eaux~Bonnes, aux Eaux-Chaudes, est préférable à la route, que l'on suit ordinairement pour faire ce trajet par Larruns et Pont-Hourat, lorsqu'on aime à contempler les formes âpres et gigantesques d'une nature inculte et sauvage. C'est le chemin que nous choisîmes pour nous rendre à ce dernier établissement thermal, et pour nous transporter de là jusqu'à, l'extrémité de la vallée de Gabas. Si nous nous dispensons de décrire ici le spectacle intéressant qu'il nous a offert, pendant trois heures d'une pénible marche, c'est dans la crainte d'être obligés de revenir sur des tableaux qui se sont de nouveau présentés à nos regards, pendant la course que nous avons faite, deux jours après, à la base du Pic-du-Midi d'Ossau, et dont nous donnerons ci-dessous une rélation détaillée à nos lecteurs.
     En arrivant, peu de temps avant la nuit, aux Eaux-Chaudes, notre premier soin fut de prendre des informations sur cette excursion qui excitait vivement notre curiosité. Quoique le coucher du soleil, annonçât pour le lendemain une belle journée, on nous conseilla néanmoins de donner le temps à la route de se sécher, au terrain de s'affermir, et aux cantonniers de réparer les dégâts occasionés par les fortes pluies des jours précédents. Nous nous résignâmes à ce retard, mais,d u moins nous essayâmes d'en tirer le meilleur parti possible, en l'employant aux courses et aux travaux que nous nous étions proposé d'entreprendre après la visite de la vallée de Gabas. Je dessinait d'abord l'établissement thermal dont la vue est représentée sur cette planche; nous nous rendîmes ensuite à une belle grotte située à trois quarts de lieue de distance, de là au petit hameau de Goust, et enfin à la cascade qui se trouve près d'un moulin à un quart d'heure de distance des Eaux-Chaudes.
     Les bains de cet établissement sont répartis en trois principaux bâtiments : les deux premiers, appelés le Rey et l'Esquirette, et sous lesquels se trouvent les sources qui portent ces noms, renferment le plus de logements. Le troisième est nommé le Clot. La chaleur de sa source est moins considérable que celle des deux premiers, qui fait monter le thermomètre de Réaumur à vingt-neuf degrés.* Un rocher que l'on voit au-dessus de ce bâtiment porte l'inscription suivante, que l'on y a rétablie depuis peu :
A Dame Cathin ( Catherine ) de France,
sœur du Roi très chrétien, Henri IV, en juin 1591.
Caucasus et Rhodope tristi delebitur ævo, Insculpta at nostro.
Pectore fixa manent.

     Les trois sources jaillissént également du granit : elles sont la propriété de la commune de Larruns, qui les afferme. Les bâtiments connus sous le nom de Lasgravettes, de l'Empereur, de l'Espitalet, du Traiteur et, du Château, sont tous destinés au logement des étrangers. Le dernier, c'est à dire le Château, est divisé en quatre parties, dont l'une est habitée par le médecin-inspecteur. Si on en excepte l'édifice où sont les deux premières sources, les maisons de ce hameau, plus anciennes et d'une construction moins soignée que celles des Eaux-Bonnes, n'offrent pas non plus autant d'agréments et de commodité. Elles ont remplacé les cabanes qui furent occupées jadis par Marguerite et Jeanne, reines de Navarre, par Catherine, sœur de Henri IV, et par ce prince lui-même. On oppose l'efficacité de ces eaux thermales aux douleurs aigues des rhumatismes, aux paralysies, aux obstructions, et aux dérangements, d'estqmac.
     La planche qui suit, en représentant, avec la plus scrupuleuse exactitûde la sévérité et la rudesse du site des Eaux-Chaudes, ainsi que l'ensemble et l'emplacement du peu d'habitations dont ce hameau est formé, nous permet d'en supprimer la description. Nous dirons seulement que sur le penchant des montagnes qui l'entourent, au milieu des hêtres et des sapins dont elles sont revêtues, on y apeçoit des masses ou des bancs de marbre gris, traversés de veines spathiques, et parfois le granit primitif que ces roches ont laissé à découvert. Nous ferons aussi observer que le Gave de Gabas, dont le lit est encombré des blocs énormes de ces substances détachées de leurs flancs escarpés, ne présente ici que des bords tristes, inhabités, et aucune espèce de culture.
     Au-delà des Eaux-Chaudes, il n'y a plus que deux petits hameaux. Le premier, celui de Goust, situé au-dessus de la rive gauche du Gave, que l'on traverse sur le pont nommé le Pont-d'Enfer, ne se compose que de sept à huit maisons. On est agréablement surpris de le trouver au-dessus d'un rocher et au milieu d'un joli petit bassin couvert de prairies et de champs cultivés, mais entouré de toutes parts de montagnes arides et sauvages. Le sentier raide et presque à pic qu'on gravissait autrefois pour s'y rendre a été changé par les soins de M.Dessolles, Préfet des Basses-Pyrénées, en un très agréable chemin fait en zig-zag, bordé d'arbres nouvellement plantés, et que l'on peut facilement parcourir à cheval.
    L'autre hameau, dit de Gabas, est encore moins considérable ; il n'y a que quatre propriétaires. Après avoir suivi la grande route jusqu'à un quart de lieue de l'établissement thermal, il faut s'élever à la hauteur de plus de mille pieds au-dessus du niveau du Gave pour arriver à la grotte dont nous avons parlé plus haut. On traverse le torrent sur un pont nouvellement construit, et aussitôt on commence à gravir le sentier pratiqué sur le penchant de la montagne. C'est encore un bienfait du au zèle et à la prévoyance de l'estimable administrateur que nous venons de nommer. La montée de ce joli chemin est assez douce pour que l'on puisse arriver à cheval jusqu'à l'entrée de la grotte. Elle se présente sous la forme d'une voûte assez régulière, dont l'arceau a plus de 100 pieds de base sur 20 d'élévation. Une circonstance particulière la rend digne de la visite des curieux. Un fort torrent qui à l'intérieur en borde le côté gauche, augmente par le bruit de ses eaux les vives émotions que l'on éprouve, lorsqu'on pénètre dans ces antres magnifiques, étonnantes merveilles que la nature a prodiguées dans cette partie de la France. Ici plus qu'ailleurs, elle s'est réservé ses plus puissants ressorts pour agir sur l'ame et sur l'imagination. Elle les captive et les attache par la vue du bouillonnement de ce Gave souterrain, qui, proportionant ses efforts aux difficultés des passages, s'échappe en cascades plus ou moins élevées et va se perdre dans des gouffres profonds où il se précipite avec fracas per deux ouvertures que la main de l'homme semble avoir formées. L'étendue de cette grotte n'est pas encore connue ; à quelque distance de l'entrée, ses parois sont presque d'aplomb et plus rapprochées à mesure que l'on s'enfonce dans. l'intérieur, l'élévation de la voûte devient de plus en plus considérable, et bientôt elle ressemble à la nef d'une eglise gothique.
     Excités par l'empoi satisfaisant, de cette première journée, nous montâmes à cheval le lendemain à la pointe du jour, pour visiter le restant de la vallée jusu'à la frontière d'Espagne. Précédés d'un vieux guide, fameux chasseur d'isards, et qui nous assurait avoir dans son jeune âge tué plusieurs ours et avoir gravi plus d'une fois le Pic-du-Midi d'Ossau, nous suivîmes la belle chaussée de Gabas, et nous arrivâmes au hameau de ce nom, après une heure et demie de marche. C'est ici que l'on trouvait autrefois l'hospice fondé par les Barnabites de Lescar, et qui était en rapport avec un autre établissement du même genre, institué par un prince du Béarn à Sainte-Christine en Espagne, au delà de la vallée d'Aspe. Ces deux établissements étaient destinés à loger, nourrir et secourir les voyageurs qui passaient de l'un à l'autre royaume. L'hospice de Gabas, avec le territoire qui en dépend, fut vendu, pendant la révolution, comme propriété nationale. Dans le hameau de ce nom viennent se joindre les deux chemins qui conduisent en Aragon ; celui du Col-des~Moines a été pratiqué sur la plaine de Bius, à l'ouest du Pic-du-Midi ; l'autre traverse la plaine de Broussette, remonte le cours du Gave à l'est du même pic, et va aboutir dans la vallée du Thène. Les amas considérables de neige, qui recouvraient les revers des montagnes au pied desquelles est tracé le sentier de Bius, nous obligèrent de prendre le chemin de la plaine de Broussette, regardé avec raison comme la principale gorge de Gabas, et beaucoup plus fréquenté par les voyageurs qui se rendent en Espagne. Les routes que la marine royale a fait ouvrir dans cette contrée pour faciliter l'emploi l'exploitation des belles sapinières qu'elle renferme ont rendu très commodes, par cette partie de la frontière, les communications avec le royaume voisin. Les voitures peuvent arriver jusqu'à la plaine, à l'extrémité de laquelle se trouve l'auberge dite la Case-de-Broussette, et de là à la frontière il n'y a plus qu'une lieue de chemin.
     Nous employames trois bonnes heures de marche pour parvenir de Gabas à l'auberge que nous venons de nommer ; mais captivés par les plus vives émotions et par les objets divers et variés qui attachaient et nos l'egards et notre attention, nous oubliâmes à la fois le temps, la longueur du trajet et la fatigue qui devait en être la suite. Tandis que 1es rives du Gave, entourées de pâturages émaillés d'une multitude de fleurs, réjouissaient notre vue et nous faisaient éprouver la douceur et tous les, charmes du printemps, le sombre aspect des monts sourcilleux, enfoncés dans les nues, chargés de neiges ou enveloppés d'épais brouIllards, dont nous étions environnés, attristait nos regards et nous rappelait toute l'âpreté, de la rigoureuse saison des frimas. Tantôt renfermés par des masses énormes de rochers qui reflétaient sur nous les brûlants rayons du soleil, nous ressentions les plus fortes ardeurs de l'été ; tantôt des sources jaillissantes des flancs des montagnes et venant arroser les bords de la route nous apportaient de nouveau et répandaient autour de nous la plus délicieuse fraîcheur. A notre gauche, s'étendaient les bois immenses, de sapins qui recouvrent cette contrée, et les richesses qu'ils présentent encore flattaient nos regards satisfaits ; au côté opposé, les blocs énormes de schiste et de granit, amoncelés ou renversés les uns sur les autres, faisaient succéder tour-à-tour l'admiration au saisissement et l'étonnement à la crainte. Les incidents atmosphériques propres aux régions élevées de la crête centrale des Pyrénées pouvaient seuls ajouter aux diverses et fortes impressions dont nous étions frappés, et notre guide ne laissa pas échapper l'occasion de nous en procurer le merveilleux spectacle ; il nous conduisit sur une hauteur exposée au S.O et tout-à-fait dégagéé de neiges, dont le versant septentrional et celui de l'ouest étaient entièrement recouverts.
     A peine fûmes-nous arrivés sur cette éminence, que de légers nuages, attachés aux flancs des montagnes, ne laissant à découvert que leurs cimes arides, nous les présentèrent comme des citadelles suspendues dans les airs : bientôt ils s'étendirent insensiblement sur la pente assez douce que nous gravissions, et, s'interposant entre nous et la vallée inférieure, qu'ils voilèrent entièrement à nos yeux, ils nous détachèrent en quelque sorte de la terre, pour nous placer comme sur un rocher solitaire, élancé du sein d'une vaste mer, parsemée d'îles désertes, échappées à la fureur d'un, déluge universel.
     Ces admirables phénomènes, ces magiques illusions frappent à la fois le cœur et l'iniagination étonnés ; on craint de s'arracher,aux vives sensations et l'extase délicieuse qu'on éprouve ; et c'est en puisant de nouvelles forces dans le désir de prolonger ces jouissances et de nous en procurer de nouvelles, que nous nous transportâmes au quart!er de Pombie pour nous élever sur une sommités de l'imposante barrière qui sépare les deux royaumes. Nous nous étions aussi proposé d'examiner de là l'énorme masse du Pic-du-Midi, d'en dessiner l'aspect et de gravir même à son sommet, si les circonstances locales ne s'y étaient pas absolument opposées. Arrivés à une des cabanes de Pombie, la vue de ce majestueux colosse s'offrit pour un instant à nos regards ; mais les vapeurs dont il était déja entouré en grande partie, s'élevant rapidement jusqu'au sommet, le firent bientôt disparaître à nos yeux. Nous mêmes, enveloppés du plus épais brouillard, nous eûmes, après une heure d'attente et d'anxiété, la plus grande peine à regagner la Case de Broussette, où nous avions laissé nos chevaux : de cette maison isolée, qui, dans ce lieu désert, est à la fois la retraite des bergers et l'hôtellerie des voyageurs, nous revînmes aux Eaux-Chaudes en quatre heures de marche, et n'éprouvant d'autre regret que celui de n'avoir pu remplir entièrement l'objet le plus essentiel de notre course.
     Nous, croyons en dernier lieu devoir faire part à nos lecteurs des renseignements suivants que nous avons recueillis d'un habitant de Larruns, ou de nos propres observations, au sujet du Pic-du-Midi, un des plus remarquables de la chaîne des Pyrénées. Le schiste, le granit feuilleté, mais principalement le granit mêlé de porhyre, constituent la masse entière de ce mont antique et décharné. Quelques roches calcaires en recouvrent cepéndant une partie du côté septentrional et s'étendent sur des bancs de schistes argileux. Depuis sa base jusqu'aux trois quarts de sa hauteur, il affecte généralement la forme pyramidale, ou plutôt celle d'un pain de sucre ; mais là il se divise en plusieurs pointes, dont les deux plus considérables, celles du côté du nord, vues des environs de PauL ou de la vallée d'Ossau, ainsi qu'on peut l'avoir remarqué dans les planches qui les représentent, lui donnent cette figure bifurquée par laquelle on le distingue aisément des montagnes d'alentour. Le côté mêridional, formé des blocs immenses de roches nues, ayant une pente très-rapide et hérissé dans sa partie la plus élevée de plusieurs pics qui font saillie, semble véritablement inaccessible. Mais la partie septentrionale, recouverte de quartiers de roches ou de pelouse, et peu, inclinée, nous a paru, autant que les neiges pouvaient nous permettre d'en bien juger, être d'un accès assez facile. C'est aussi de ce côté, en suivant et en remontant jusqu'à sa source le ruisseau qui traverse la grande route de Gabas, que l'ascension au sommet du pic s'exécute le plus promptement et avec le moins de fatigue. Le rocher conique, détaché vers le sud-est et plus élevé que le reste de cette montagne, offre seul des dangers réels à ceux qui ne seraient pas habitués a gravir des monts escarpés, à raser les bords des précipices, et qui ne pourraient d'un œil ferme et assuré en sonder l'immense profondeur. Les bergers de la contrée parviennent en deux heures de marche du Col de-Souzéon, qui sépare les deux quartiers de Maillebat et de Pombie, jusqu'au plateau écrasé d'où se détache le rocher pyramidal dont nous venons de parler. On sait d'ailleurs, que les savants ou les curieux qui ont gravi sur le Pic-du-Midi d'Ossau, depuis M.le Comte d'Angosse, se sont élevés de la base au sommet et en sont descendus en moins de cinq heures. De là, par un chemin en lignte directe, on revient à Gabas en une heure et demie, et il faut un peu moins de temps pour se rendre de ce hameau aux Eaux-Chaudes. L'époque de l'année la plus favorable pour entreprendre l'ascension de ce pic est la fin de juillet ou le commencement d'août, car ce n'est qu'alors qu'on peut trouver le flanc septentrional de cette montagne entièrement débarrassé des neiges.

   Sources

  • MM, Melling et J.A Cervini de Macérata, Voyage Pittoresque dans les pyrénees françaises, Treuttel et Wurtz, Libraire, 1826-1830
  • Dessins, M.Melling

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