La vallée d'Ossau :              
                    Culture, et Mémoire.




ÉTABLISSEMENT THERMAL
D'EAUX- BONNES



     A l'extrémité du village, à gauche en suivant la grande rue, est situé l’établissement. Son architecture simple et élégante tout à la fois, convient parfaitement à un monument de cette nature.
     Sa façade principale donne sur la rue. Il est à regretter que, pour la voir, on soit obligé de se placer dans une impasse, devant laquelle il est élevé, ou de monter à quelques centaines de pied en l'air, comme il m'a fallu le faire pour que mon dessin vous permit d'en juger l'ensemble. Une de ses faces latérales donnait sur une promenade à laquelle on descendait par un escalier composé de six marches. Dans le principe, on voyait sur ce terrain d'horribles bicoques appartenant à la commune : elles furent abattues, et de cet emplacement on avait fait un promenoir planté d'arbres, qui était pour les malades d'une utilité inappréciable.
     Au lieu d'améliorer ce qu'on avait eu tant de peine à créer, et comme si les promenades de plain-pied étaient trop nombreuses en ce pays, on s'est empressé de détruire ce promenoir de regrettable mémoire. Sous prétexte de salles de bains de pieds et d'inhalation , on a construit en cet endroit une sorte de blockhaus, épais massif de maçonnerie, sans formes ni élégance, qui s'appuie d'un côté au flanc du rocher et de l'autre au parapet de la rue avec lequel il fait corps. C'est non-seulement une faute de goût qui a été commise, c'est un vrai crime d'avoir privé les buveurs de cette petite promenade, où entre deux verres d'eau, chacun d'eux pouvait faire sans fatigue quelques tours aussi agréables que salutaires. J'ai entendu bien des imprécations contre cette amélioration thérapeutique, j'espère encore, en dût-il coûter deux fois plus cher, que l'on rasera cette laide construction et reportera ailleurs, n'importe où, la nouvelle annexe jugée nécessaire à l'établissement thermal.
     Je n'entends pas cependant attaquer ici les lumières ni le talent de M. l'ingénieur du département qui, d'après ce qui m'a été dit, n'a fait que se conformer aux exigences d'un service dont les plans, dans tous leurs détails, avaient été par avance (comme cela a lieu trop souvent) arrêtés sur le papier et loin des lieux par l'administration centrale.
     Sur le mur de la maison de M. Pommé qui regardait le petit promenoir, M. le comte D... de R..., pendant un de ses séjours aux Eaux- Bonnes, avait tracé lui-même un méridien. M. le proviseur du collège de Pau avait composé, pour être placé à côté, un assez joli distique que M. Pommé a négligé, je ne sais pourquoi, d'y faire inscrire ; je répare cet oubli :

     Horas potandae tu ne obliviscere lymphae,
     Jure Bonas dicens, salvus abibis, aquas.


     Je me dispense de donner la traduction de ces deux vers, que mes lectrices se feront expliquer parle premier écolier de troisième qui leur tombera sous la main.
     De l'autre côté, l'établissement thermal prend jour sur ce chemin que nous avons suivi, lors de notre revue des hôtels pour arriver au quartier de la chapelle. Enfin il est appuyé contre le rocher, appelé la Butte du Trésor, d'où jaillissent les sources thermales qui alimentent ses baignoires, ses douches et sa buvette. Les frais de construction de toute nature de cet établissement se sont élevés à 97,500 fr. Les travaux ont duré environ trois ans. Ceux qui ont été commencés l'an dernier, loin d'être aussi considérables, ne laisseront pas d'atteindre un chiffre encore assez élevé. Et pour quel triste résultat ! c'est ce que j'ai dit tout à l'heure et ce dont vous jugerez vous-même.
     Dans la localité des Eaux-Bonnes, il existe cinq sources distinctes :

     1° La Source Vieille, qui fournit l'eau à la buvette et à l'exportation ;
     2° la Source Nouvelle, consacrée au service des bains ;
     3° La Source d'en Bas ou de la Douche, qui alimente quatre ou cinq baignoires et une douche.
     Telles sont celles employées au service de l'établissement.
     Il en est une quatrième qu'on appelle d'Ortheig, et qui occupe le versant de la montagne ; elle est moins chaude que les autres, mais contient les mêmes principes. Elle va se perdre dans le Valentin, au bas de la rue de la Cascade, à quelques pas à gauche du pont jeté sur le torrent. Cette source, longtemps abandonnée en quelque sorte, a pris faveur depuis qu'un quartier nouveau s'est élevé dans son voisinage. L'an dernier, m'a-t-on assuré, les plans d'un petit établissement, devant contenir une buvette et six baignoires, étaient terminés, approuvés par l'administration supérieure, et les travaux allaient être mis en adjudication.
     5° Enfin il y a une autre source fortement sulfureuse, que l'on rencontre en montant à gauche derrière la chapelle. Elle est froide (10 degrés R.). Le docteur Darralde a étudié avec beaucoup de soin cette source peu connue et négligée avant lui. Il a obtenu de son emploi des résultats favorables dans les affections atoniques du tube digestif ainsi que dans la chlorose. Pour mon compte, j'ai vu souvent des personnes, dont la vue était irritée ou affaiblie, faire usage de cette eau en lotions ; presque toutes en ont éprouvé d'heureux effets. Autrefois elle coulait sur la promenade et sans être enfermée ; mais comme elle était comprise dans son bail, le fermier actuel l'a fait entourer de planches.
     J'approuve fort M. Cazaux de la mesure qu'il a prise. Il empêche ainsi qu'on ne vienne faire à cette source froide, qui a la même saveur, la même odeur, mais non les mêmes principes salutaires que ses collègues, la contrebande d'une eau qu'on y puisait gratis, qu'on faisait passer dans le commerce pour de l'eau prise à la buvette, et pour laquelle il eût fallu payer un droit.
     On ne voit guère que des buveurs à Bonnes ; on s'y baigne peu, on y prend rarement des douches ; cela vient de ce que ces eaux ne sont pas réputées produire beaucoup d'effet à l'extérieur ; de plus, lorsqu'on emploie ce mode à les administrer, il faut en élever la température, ce qui les altère toujours un peu. L'établissement contient, autant que je puis m'en souvenir, douze cabinets, dont onze pour les bains, et un seul pour les douches.
     Au lieu des belles baignoires en marbre qui garnissent les cabinets, c'était, et il n'y a pas fort longtemps, des sortes de cuviers disposés dans d'étroits locaux, sales et boueux, pendant l'hiver, réceptacles habituels des reptiles qui, dans l'été, ne se gênaient pas pour en venir disputer la possession aux baigneurs. Mes belles et craintives lectrices, ne redoutez plus ces indiscrets visiteurs qu'on a méchamment exilés de vous à tout jamais. Du reste, ils sont fort inoffensifs ; et je les excusais de tout mon coeur, quand jadis ils bravaient tous les dangers pour venir nager dans vos eaux.
     Un fermier, dont le bureau est dans l'établissement administre les eaux : le prix de la boisson et des bains est déterminé par des règlements administratifs affichés à l'intérieur.
     Il en coûtait autrefois 20 c. par jour, par personne, pour la boisson, qu'on en usât peu ou beaucoup ; 1 fr. par bain, et 20 c. en sus pour le linge. Maintenant, les prix sont fixés comme suit, savoir : Pour la boisson, les manouvriers, domestiques, artisans allant à la journée (ce sont les termes de l'arrêté) paieront à raison de 2 fr. par personne. Les personnes de toutes les autres classes paieront 10 fr. pour tout le temps de leur séjour dans le pays, quelle qu'en soit la durée.
     Les bains sont fixés à 30 c. pour les domestiques et journaliers, depuis le 1ernovembre jusqu'au 1er mai, et 50 c. pour le reste de l'année.
     Pour toutes les autres personnes, depuis le 1er juin jusqu'au 1er septembre, à 1 fr.; et 80 c. pendant le reste de l'année, non compris le linge.
     Les bains de pieds se paient 25 c. pour la première classe, et 10 c. pour les autres classes de baigneurs. Cette médication est devenue récemment d'un usage à peu près général, et c'est le manque d'espace nécessaire pour l'appliquer convenablement qui a conduit l'administration à construire une annexe à l'établissement actuel.
     Pendant la saison de 1857, il en a été pris 2,200 à l'établissement et 600 au dehors.
     On doit, en arrivant et avant de faire usage des eaux, se faire inscrire au bureau du fermier, qui délivre une carte qu'on est tenu de représenter aux garçons préposés au service de la buvette. L'abonnement se paie d'avance, de même que les cachets pour les bains de toute nature ; mais, pour ces derniers, on vous rend la valeur de ceux que vous n'avez pas employés.
     Ne vous offusquez pas de l'obligation que vous impose l'arrêté du préfet de payer d'avance bains et boisson. C'est une précaution fort sage prise dans l'intérêt du pauvre fermier qui, trop souvent, était victime d'oublis plus ou moins involontaires.
     Le service des bains et des douches est fait par des hommes et par des femmes, suivant le sexe des malades.
     Ces places sont très-recherchées à cause du traitement fixe et des étrennes qui sont assez considérables. Comme il y a un grand nombre de postulants, on peut être difficile dans le choix que l'on fait. Il en résulte que rarement vous aurez à vous plaindre des employés chargés de ce service.
     En 1770, ainsi que le prouve un titre que j'ai eu dans les mains, les sources des Eaux-Bonnes étaient affermées moyennant 3 livres tournois par an : en 1835, moyennant 8,100 fr. MM. Cazaux et Maquet fermiers actuels, aux termes de leur bail, paient à la commune une redevance fixe et principale de 15,000 fr. par an : de plus, on a mis à leur charge tous les frais d'entretien de l'établissement, les impositions, l'éclairage du village, dépenses qui peuvent s'élever à 6,000 fr. annuellement.
     Il résulte des documents qui m'ont été communiqués que, pendant la saison de 1857, le nombre des baigneurs et buveurs de 1reclasse a été de 2,000 environ. L'établissement a donné 3,500 bains et 500 douches.
     L'exportation a augmenté, depuis dix ans, dans des proportions considérables ; le nombre des bouteilles expédiées en 1857 a dépassé 120,000, parmi lesquelles il faut comprendre, dans la proportion d'un dixième, celles qui ont été remplies à la source par d'autres que par le fermier et qui ont dû acquitter le droit de 20 c. fixé par le cahier des charges. Les expéditions ont lieu par bouteilles de toutes grandeurs. Celles qui contiennent un simple quart de litre sont cependant les plus demandées. Les Eaux-Bonnes, mises dans des bouteilles bien bouchées, garnies de mastic, recouvertes d'une capsule de plomb, supportent parfaitement les voyages de long cours et n'éprouvent aucune espèce d'altération. On en a envoyé aux États-Unis et même à Canton. Tous les ans, les demandes pour les pays étrangers augmentent dans une proportion constante. Je me plais à rendre hommage ici à M. Cazaux, fermier actuel de l'établissement, et à son associé, M. Maquet, pour les soins et le zèle qu'ils apportent à la régulière expédition des Eaux-Bonnes, dont l'usage, pendant la mauvaise saison, a pris aujourd'hui tant d'extension.
     J'apprends que, pour éviter la contrefaçon si funeste aux malades et afin d'inspirer une confiance légitime dans la bonne qualité de ces eaux aux médecins qui en prescrivent l'emploi, ces Messieurs viennent d'ouvrir à Paris deux dépôts spéciaux d'Eaux-Bonnes, l'un rue de Grenelle-Saint-Honoré, n° 42, et l'autre rue des Billettes. Autrefois, en leur écrivant directement à Bonnes, on était sûr d'être bien et loyalement servi ; ce soin est superflu maintenant, puisqu'à Paris, à leurs dépôts, on trouvera, dans les mêmes conditions consciencieuses, des bouteilles d'eau de toutes dimensions aux prix suivants :

     1 fr. pour la bouteille de 3/4 de litre.
     80 c.               —              1/2       —
     60 c.               —             1/4       —

     MM. Cazaux et Maquet ont eu l'heureuse idée de faire pour les Eaux-Bonnes comme on a fait pour les eaux de Vichy. Ils composent des pastilles qui en contiennent tous les principes essentiels et salutaires, et sont agréables au goût. Quelques médecins ont prescrit l'usage de ces pastilles d'Eaux-Bonnes, surtout pendant l'hiver, pour des rhumes et des catarrhes ; ils en ont observé souvent les bons effets.
     D'après un tableau statistique dressé cette année, et que j'ai des raisons de croire exact, les buveurs, baigneurs, oisifs, curieux, touristes, auraient laissé dans la localité, pendant la saison de 1857, aux hôteliers, marchands, loueurs, etc., etc. (car il y a ici des dépenses de bien des natures), la somme d'un million au moins. Et cependant le mauvais temps en avait fait une année moyenne pour le nombre des étrangers.
     Les années 1855 et 1856, la dernière surtout, avaient été merveilleuses ; jamais pareille affluence n'avait été remarquée à Bonnes. On faisait queue jusqu'à la pharmacie de M. Cazaux quand on voulait aller prendre son verre d'eau ; qu'on juge par là de ce qu'une pareille foule dut laisser ici.
     Entre mille exemples, je citerai le suivant : Je connais un industriel qui, en 1856, fit en deux mois pour plus de 10,000 fr. d'affaires, et son commerce tout spécial est essentiellement de luxe.
     Il est à regretter que l'administration n'impose pas impérieusement aux logeurs l'obligation d'inscrire avec soin et régularité les noms de toutes les personnes, maîtres, domestiques arrivant chez eux, soit qu'ils ne fassent que passer, soit qu'ils séjournent. Ce relevé qu'ils fourniraient, ainsi que le prescrit, du reste, l'art. 16 du règlement, mettrait l'administration à même d'avoir sur le nombre des étrangers des données certaines. On me dira que le commissaire chargé de la police des Eaux-Bonnes peut faire ce travail ; je répondrai que je l'ai vu à l’œuvre : malgré sa bonne volonté, il ne peut arriver qu'à des résultats tout à fait insuffisants. Qu'on tienne donc sévèrement la main à l'exécution du règlement, qu'on exige des logeurs les documents nécessaires pour ce travail, qui, bien fait, serait extrêmement curieux. Je n'aurais garde de citer ici comme un progrès la publication d'une liste imprimée des baigneurs et buveurs, qui a lieu depuis quelques années, pendant la saison, pour toutes les Eaux des deux départements des Basses et des Hautes-Pyrénées. Dressées d'après des documents qui ne sont pas recueillis avec un soin scrupuleux, elles sont bonnes uniquement à satisfaire la curiosité du moment, qu'elles trompent encore trop souvent.
     Indépendamment des cabinets de bains et de douches, l'établissement renferme le logement du médecin inspecteur, du commissaire de police, des deux baigneurs et des deux baigneuses. Plusieurs pièces au premier étage, autre fois destinées aux fêtes formaient un vaste local qui fut longtemps occupé moyennant 600 fr. de fermage par un limonadier de Pau, lequel y avait établi un billard, un cabinet de lecture et le louait pour les concerts et les bals.
     Depuis cinq ou six ans, tout cet ensemble de pièces a été annexé au logement de l'inspecteur et permet maintenant, aux heures de consultation, de mettre à la disposition des malades un espace resté trop longtemps insuffisant pour la foule qui s'y présentait.

   Sources

  • Pau, Eaux-Bonnes Eaux-Chaudes, Imprimerie DE CH LAHURE, Paris, 1863.



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