La vallée d'Ossau :              
                    Culture, et Mémoire.




LES BOUVIERS DU COMTE DE FOIX,
GASTON-PHŒBUS




'ai lu dans l'histoire, qu'au mois de février 1389, le roi Charles sixième, partit un jour de la riche et notable cité de Toulouse, où il avait passé près de quatre mois dans les réjouissances, pour aller visiter, non loin de là, son beau cousin, le comte de Foix. Grand et magnifique était ce comte de Foix, qui avait nom Gaston-Phœbus, et le roi s'en aperçut bien, comme vous allez voir. Le comte habitait alors le château de Mazères, où il menait un train de monarque, ayant autour de lui nombreuse chevalerie, et se livrant avec elle au déduit de la chasse qu'il aimait avec passion.
     Or, il arriva que le roi Charles, en chevauchant avec sa suite vers le château du comte, rencontra sur sa route deux vaches, blanches comme la neige, que conduisait un jeune et beau montagnard. Ces vaches étaient des plus grandes et des plus grasses qui se puissent voir ; leurs mamelles pendantes étaient gonflées de lait, et elles portaient autour du cou un riche collier avec des sonnettes d'argent. Le pâtre avait la démarche agile et fière ; il était vêtu à la mode du pays ; mais ses sandales semblaient être de la plus fine peau de daim, ses manches bouffantes étaient taillées avec élégance, et son bonnet de laine brune pendait avec grâce sur son oreille.

     — Holà ! l'ami, dit le roi, où allez-vous avec ces deux vaches ?
     — Au château du comte notre maître, répondit le jeune homme en ôtant son bonnet d'un air respectueux.
     — Vous avez là de bien beau bétail, dit le duc de Touraine, frère du roi, qui chevauchait à la droite de Charles.
     — Pas si beau que vous croyez, Monseigneur ; vous enverrez bien d'autres dans nos montagnes ; et en parlant ainsi le pâtre désignait du doigt les Pyrénées, dont les cimes bleues se dessinaient à l'horizon.

     — Et y a-t-il aussi dans ces montagnes beaucoup de jeunes gens comme vous, ajouta le duc d'Orléans, autre frère du roi ?
     — Vous me paraissez des chevaliers du Nord, Messieurs, répondit le bouvier, d'un ton dégagé, et vous ne connaissez pas la jeunesse du pays de Foix. Je suis un des plus faibles et des plus pauvres de ma vallée ; et le comte, notre noble sire, peut mettre sur pied, au premier son de la trompette, plus de vingt mille vilains comme moi.
     En parlant ainsi, le jeune pâtre fit tourner autour de sa tête le long bâton armé d'une pointe de fer qui lui servait d'aiguillon, et le lança de toute la force de son bras contre un jeune ormeau qui ombrageait le bord de la route ; la pointe traversa l'arbre de part en part et ressortit de l'autre côté.
     — Par Notre Dame, dit le roi, tu es un vigoureux gaillard : veux-tu entrer à mon service ?
     — Pas même au service du roi, dit le jeune homme, je sers le comte Gaston, et c'est un bon maître ; je ne veux pas le quitter.
     — Eh bien donc, dit le roi en donnant de l'éperon à son cheval, hâtons-nous d'aller voir ce noble seigneur qui a des serviteurs si fidèles. La suite du roi partit au galop avec lui, et laissa le montagnard bien loin derrière elle.
     Les voyageurs n'eurent pas fait cent pas, qu'ils rencontrèrent deux autres vaches plus belles que les premières, conduites par un pâtre plus âgé. Celui-ci chantait d'une voix forte une chanson de guerre et d'amour, quand il fut rejoint par la royale cavalcade.

     — Où menez-vous ces deux vaches, l'ami ? lui dit encore le roi.
     — Au château du comte notre maître, répondit le bouvier en s'inclinant avec respect, comme le premier.
     — Et d'où vient qu'elles portent des sonnettes d'argent ? dit le duc de Touraine ; cela me paraît bien magnifique pour un pauvre pâtre comme vous.
     — Toutes les vaches du comte Gaston de Foix portent de pareilles sonnettes, Messeigneurs, et les fers des chevaux de son écurie sont du même métal.
     — Voilà un vassal plus riche que son suzerain, reprit le roi : je crois que la renommée ne m'a pas trompé. Mais qu'y a-t-il devant nous sur la route ? J'aperçois un nuage de poussière et j'entends des mugissements.
     — C'est le reste du troupeau, sire chevalier, répondit le pâtre ; je vais leur dire de se ranger pour vous laisser passer.
     Au même instant, le montagnard saisit un cor qui pendait à son côté, et en tira des sons harmonieux et puissants qui retentirent dans toute la plaine, comme ceux de Roland à Roncevaux.
     — Ce manant sonne du cor comme un chevalier, dit le duc d'Orléans à son frère. Mais gouvernons bien nos chevaux, car cet innombrable troupeau pourrait les effrayer.

     La route était en effet bordée à perte de vue par de longues files de vaches blanches absolument semblables à celles qu'ils avaient déjà rencontrées, et dont les sonnettes d'argent rendaient un son clair et agréable. Presque tous jeunes et alertes, les pâtres couraient de toutes parts pour forcer le troupeau bondissant à se ranger sur deux lignes. D'énormes chiens de montagne, au poil long, épais et fort, les aidaient à remplir cet office. Les aboiements des chiens, les cris des bergers, les beuglements des bestiaux, le bruit des sonnettes retentissaient au loin. De rauques cornemuses jouaient en même temps des airs champêtres, et ce spectacle pittoresque enchanta le roi, pendant qu'il passait à la tête de son cortège au milieu du tumulte.
     — Voyez donc, disait-il à ses frères, il y a là plus de mille vaches, pardieu ! Et ces bergers, comme ils ont l'air noble et le regard fier ! on dirait des seigneurs de haute race, sur ma foi ! Mais qu'est ceci ? Holà ! Gardez-vous !
     — Le taureau ! le taureau ! crièrent vingt voix à la fois. Sauvez le roi !
     Un énorme taureau venait de se détacher d'un groupe, et, les naseaux fumants, la tête baissée, il se précipitait sur le cheval du roi. C'en était fait de Charles, quand un des pâtres, s'élançant brusquement au-devant de lui, saisit le taureau par les cornes et le renversa aux pieds du prince d'un seul effort. Le taureau se releva deux fois, et deux fois fut terrassé par son formidable adversaire, qui semblait se jouer de sa fureur ; enfin, un des chiens se jeta sur le féroce animal, et se suspendant à son oreille, le ramena honteux et confus au milieu du troupeau.

     — Merci, brave homme, dit le roi, tu m'as sauvé la vie et je te dois une récompense.
     — Remerciez le comte de Foix lui-même, dit le montagnard, car le voici.
     Charles était arrivé sans s'en apercevoir à la porte extérieure du château de Mazères. Le comte en sortit tout à coup monté sur un superbe coursier, et environné d'une suite brillante. Il descendit de cheval en voyant le roi, et mit un genou en terre pour tenir l'étrier à son suzerain.
     — Vous êtes le bienvenu, Monseigneur, dit le comte avec courtoisie. Vous plaît-il d'entrer dans la demeure du pauvre seigneur de ces montagnes ?
     — Si ferai volontiers, beau cousin, répondit Charles, mais laissez-moi d'abord admirer à mon aise ce magnifique troupeau. Je ne vis oncques tant de belles vaches et de si beaux gardiens.
     — C'est une pompe bien agreste pour un puissant monarque, répondit le comte en souriant ; mais je ne suis qu'un chef de bergers et je ne puis vous montrer que les richesses d'un berger. Les armes de Béarn sont deux vaches de gueules accornées, accolées et clarinées d'azur.
     Le comte Gaston-Phœbus était un des plus beaux hommes de son époque. Il avait toujours la tête nue, avec les cheveux longs et flottants. La noblesse de son port, la beauté de ses traits, la richesse de ses vêtements frappèrent d'admiration le roi Charles, qui le considéra quelque temps avec une sorte d'envie.

     — Pour un chef de bergers, beau cousin, vous avez le parler bien courtois et la mine bien glorieuse. Mais où sont vos chevaliers si vantés ? Je n'en vois aucun autour de vous.
     — Je n'en ai pas d'autres que ceux-ci, dit le comte, en désignant du doigt les pâtres qui les entouraient, appuyés sur leurs aiguillons.
     — Vous voulez gaber, sire comte, répondit Charles, mais je veux savoir si vous dites vrai. Approche, jeune manant, et dis-moi ton nom.
     — Ivain, bâtard de Foix, répondit le jeune homme.
     — Ah ! Ah ! Et toi ?
     — Le sire de Coarraze, Sire.
     — Et toi ?
     — Le chevalier Espaing du Lion.
     — Et toi, l'ami, qui m'as sauvé du taureau furieux ?
     — Je suis le bâtard d'Espagne, Monseigneur.
     — On m'a conté, dit le roi, qu'un jour de Noël, le comte de Foix que voici, était avec tous ses chevaliers dans une galerie où il faisait grand froid. « Voici bien petit feu selon la saison », dit le comte. Alors le bâtard d'Espagne, qui était là descendit dans la cour du château, prit dans ses bras un grand âne chargé de bûches, monta légèrement les degrés, ouvrit la presse des chevaliers qui était devant la cheminée, et jeta l'âne avec les bûches les pieds en dessus dans le feu. Est-ce toi qui as fait le tour, l'ami berger ?
     — Oui, Monseigneur, c'était moi, répondit en riant le bâtard d'Espagne.
     — Par Sainte-Marie, s'écria Charles, vous avez là des bouviers qui sont de bonne maison, mon cousin. Nous en parlerons en chambre avec les dames, quand nous serons de retour à Paris. L'hospitalité du comte de Foix est noble et gracieuse : nous nous en souviendrons. Entrez avec nous, chevaliers, et goûtons ensemble le vin de notre gentil vassal.
     Les nobles seigneurs, qui s'étaient déguisés en pâtres pour préparer à leur souverain cette ingénieuse réception, se mêlèrent alors à la suite du roi et entrèrent avec elle dans la vaste cour du château. Comme la nuit était venue durant l'entretien, les torches brillaient de toutes parts et se réfléchissaient sur la cuirasse des hommes d'armes qui remplissaient les corridors et les escaliers.

     — Qu'est ceci ? dit le roi, en voyant cent chevaux, richement caparaçonnés, mais sans cavaliers, que de jeunes pages tenaient par la bride.
     — Ce n'est rien, dit le comte : ce sont des chevaux nés dans mes haras des montagnes que votre vassal vous prie d'agréer en don, ainsi que les vaches que vous venez de voir.
     — Et les bouviers en sont-ils ? demanda le roi avec un sourire.
     — Ils sont à vous depuis longtemps, Monseigneur, ainsi que moi leur suzerain, répondit le comte avec respect, éludant ainsi la question embarrassante du monarque.
     — Il vaut mieux rentrer ici en amis qu'en ennemis, reprit le roi en regardant la forte enceinte de murailles qui entourait le château avec son accompagnement habituel de tours, de créneaux, de ponts-levis et de meurtrières.
     — S'il faut jamais les défendre contre vos ennemis, répondit le comte avec la même adresse, ceux qui sont aujourd'hui des bergers timides deviendront des chevaliers invincibles. Le haubert et la cotte de mailles remplaceront pour eux le bonnet et la veste du montagnard.

     En parlant ainsi, ils montèrent le perron, et entrèrent dans une salle immense où le banquet était servi avec une magnificence extraordinaire. De tous côtés brillaient des armures suspendues aux murs. Derrière chaque siège de la table royale se tenait debout un homme d'armes qui élevait une torche dans sa main. Le roi s'assit, et le banquet commença. Pas n'est besoin de dire que les bouviers du comte en eurent les honneurs.
     Ainsi, arriva le roi Charles VI au château de Mazères, en février 1389, et telle fut la réception qui lui fut faite par Gaston-Phœbus, comte de Foix.

   Sources

  • E LABROUE A travers les Pyrénées , Librairie Charles Tallander, Paris.



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