La vallée d'Ossau :              
                 Culture et Mémoire



VOYAGE AU PIC DU MIDI DE PAU



     Cette première lettre a été écrite au sommet même du Pic Du Pic du Midi, le 3 octobre 1797.

    Je vous écris, mon ami, d'un endroit d'où il n'est pas certain que je revienne ; je donnerais, en ce moment, tout au monde pour n'y être pas venu ; mais j'y suis ; songeons à nous en retirer. Si j'y reste ; et que mon guide plus heureux puisse descendre du lieu où nous sommes, vous recevrez ce dernier adieu de votre ami.

A Eaux-Bonnes, le 7 octobre 1797.


    J'ai échappé, mon ami, au sort que méritait mon imprudence ; je suis de retour à Eaux-Bonnes, où l'on ne m'attendait plus. Bien loin de vous exagérer les dangers que j'ai courus, mon récit sera peut-être au dessous de la vérité. J'ai fait l'action la plus téméraire qui se puisse imaginer : pour tout l'or du monde je n'essaierais pas de revenir au lieu d'où je vous ai écrit ces quatre mots avec mon crayon.
    Depuis long-temps j'étais extrêmement curieux de connaître une montagne que tous les voyageurs ont regardée jusqu'à présent comme inaccessible, sur la foi même des gens du pays. Le Pic du Midi bulpic6 de Pau a été rendu célèbre, il y a plus de deux cents ans, par le voyage d'un seigneur de Candale, qui tenta vainement de parvenir jusqu'à son dernier sommet. Ce voyage, rapporté dans l'Histoire Universelle de M. de Thou, avait persuadé à l'intrépide Ramond, lui-même, que le Pic du Midi de Pau était inaccessible ; mais la relation de M. de Can dale, bien loin de me décourager, ne faisait qu'irriter ma curiosité, et je résolus de m'assurer de la vérité par moi-même.
    J'allai, le 2 octobre, coucher à Gabas, autrement appelé la Mâture. C'est un hameau qui ne présente que quatre ou cinq maisons ; mais les montagnes qui l'avoisinent étaient autrefois couvertes d'ateliers, que le Gouvernement y entretenait pour l'exploitation des sapins destinés à la mâture des vaisseaux. Les sapins de cette contrée sont les plus beaux qu'il y ait dans les Pyrénées. Il devait être curieux de trouver douze ou quinze cents ouvriers dans ce désert et d'entendre le bruit de mille cognées retentir dans les gouffres de ces montagnes. Ce mouvement, cette activité dans des lieux sauvages, où le silence de la nature n'est interrompu que par les cris des oiseaux et le bruit des cascades, devaient offrir un spectacle bien intéressant. Depuis la révolution, les travaux de Gabas ont été suspendus, et je n'y ai aperçu rien de remarquable.
    Gabas n'est qu'à une lieue et demie de la base du Pic. Je croyais y trouver un guide pour me conduire au sommet ; mais on me répondit que jamais personne n'y était parvenu, et que je chercherais en vain quelqu'un dans le pays qui voulût tenter l'aventure. On m'indiqua seulement un berger de la vallée d'Aspe, comme le plus intrépide coureur des Pyrénées. Je le fais venir et lui demande s'il veut me servir de guide jusqu'à la cime du pic. Il répond qu'il m'y conduira, et m'apprend en même temps qu'un berger de sa vallée y était monté à une époque dont il se souvenait fort bien. Cette nouvelle m'enhardit, et nous nous mettons en marche.
    J'abrège cet endroit de ma route pour arriver tout de suite au Pic. A peine nous approchions de ce rocher fameux, que nous vîmes un troupeau d'isards ou chamois, au nombre de seize, qui paissaient sur une pelouse. Du plus loin qu'ils nous aperçurent, ils prirent la fuite et volèrent comme un trait vers le sommet de la montagne. L'instinct de ces animaux les porte toujours à se sauver dans les retraites les plus escarpées. Cette pensée aurait dû me dégoûter de les suivre ; mais je ne fis point alors cette réflexion ; il me semblait au contraire que la montagne devait être accessible, par cela même que je les y voyais monter, et j'imaginais qu'un homme pouvait parvenir lentement et avec précaution sur un rocher qu'ils gravissaient si vite et avec tant de légèreté.
    Il faut vous dire ici un mot de la forme de ce rocher immense. Il est reconnu que les hautes montagnes se composent ordinairement d'une longue suite de pics, qui s'élèvent graduellement jusqu'au sommet principal, et s'engrènent ainsi de l'un à l'autre, pour n'offrir qu'une masse confuse : celle-ci, au contraire, presque entièrement isolée, ne forme qu'un seul bloc et s'élève majestueusement sans aucun appui intermédiaire. Les monts qui l'entourent se tiennent respectueusement écartés ; il élève au-dessus d'eux sa tête de géant, et leur commande à tous. Son sommet se divise en deux flèches aiguës qui lui ont fait donner par M. de Candale le nom de Pic des Jumelles. Le corps de la montagne est coupé perpendiculairement sur trois faces qui sont inaccessibles ; la quatrième seule est praticable ; mais cette face, extrêmement inclinée, n'offre aucune route visible : ce n'est qu'à raison de sa grande élévation que sa courbure parait sensible quand on s'en approche ; mais chaque partie que l'on gravit en détail est presque droite.bul Je n'ai pu juger l'inclinaison du Pic avec une exactitude, parce que j'étais dépourvu d'instrument propres à m'en assurer ; néanmoins en l'examinant avec attention, et comparant cette pente à d'autres que j'ai vues et rigoureusement déterminées, je crois pouvoir assurer que la montagne du Pic, du côté accessible, ne s'écarte de la perpendiculaire que d'environ 52 degrés. Mon guide me demande si je suis bien décidé à tenter une escalade aussi périlleuse. Il m'avait déjà annoncé qu'il ne s'attendait pas à trouver cette hardiesse dans un habitant de la plaine.
    Nous gravissons assez bien une cinquantaine de toises, jusqu'à un petit reposoir où nous nous arrêtons. Là, mon conducteur m'engage encore à lever la tête et me demande s'il faut continuer d'aller en avant. Je lui réponds, marchez toujours. « Quittez donc vos souliers et vos culottes, me dit-il alors ». je chausse mes espardilles, et après m'être débarrassé des vêtemens qui me gênent, nous voilà tout deux grimpant des pieds et des mains, d'échelons en échelons. Nous trouvons pendant quelque temps des roches feuilletées qui nous offrent des marches solides. Nous nous élevons ainsi, mais sans beaucoup de dangers, jusqu'au milieu du Pic ; nous n'avions encore trouvé que peu de neiges ; mais dans cet endroit la montagne en était couverte : on n'apercevait plus que les traces des chamois empreintes sur ce plancher uni comme une glace. Ces animaux qui venaient de nous précéder semblaient nous avoir marqué la route que nous devions suivre.
    Nous sondons la neige ; elle était tombée tout nouvellement, et avait assez de consistance pour nous soutenir. Nous avançons sur ce terrain glissant, et nous gravissons en marchant sur nos genoux et nous aidant des pieds et des mains, comme fait un homme qui s'élève sur une échelle. J'allais achever ce dangereux trajet, lorsque mon compagnon qui marchait devant moi, et me précédait de quelques pas, se tourne tout-à-coup et me crie d'une voix terrible : « Monsieur, regardez, derrière vous. » A ce cri, quelle fut ma pensée ? J'imaginai que le chemin était fermé pour le retour ; qu'il ne serait pas possible de descendre sur une pente aussi rapide. J'avais cru sans réflexion qu'il n'était pas plus difficile de descendre que de monter ; et n'étant occupé que du désir d'arriver à la cime, je n'avais pas du tout songé à la difficulté du retour ; je n'osais ni avancer ni reculer ; ma situation était affreuse : aller en avant, je n'en avais pas la force, peut-être encore moins le courage. Revenir sur mes pas, je ne le pouvais sans danger. Je restais fixé à la même place ; j'étais épuisé, excédé de soif et de fatigue ; je marchais depuis deux heures les pieds nuds : mes bas, mes espadrilles étaient en lambeaux ; j'avais tout le corps meurtri ; je me trouvais presque sans vêtements, dans une atmosphère glacée ; le froid commençait à me pénétrer, et les forces m'abandonnaient : que n'aurais-je pas donné dans ce moment de n'être pas venu dans les Pyrénées ! mais c'était trop tard. Mon compagnon ne me rassurait pas. « F..., disait-il dans son style, il n'y a pas d'homme capable de se tirer d'ici, jamais nous ne descendrons ». Quand je voyais un homme de ce caractère, un pasteur accoutumé aux périls de ce genre aussi effrayé de notre situation, certes, mon ami, je cru que ce serait - là mon tombeau. Cependant ne pouvant me persuader que cet homme fût tout-à-fait sans espoir pour lui-même : Avouez-moi franchement lui dis-je, y a-t-il du péril pour vous ? croyez-vous que vous ne descendrez pas de ce lieu ? A cette question je le vois se rassurer, et je pressents sa réponse. « Oni, dit-il, pour moi, j'espère bien, avec la grace de Dieu, que j'irai ce soir coucher avec mon troupeau. » Ce peu de mots me rendent la vie : Eh hien mon ami, en ce cas achevons de monter, lui dis-je ; quand nous serons là haut, j'aurai vu le terme de mon voyage, et je serai plus content ; marchez, je réponds de ma tête. En même temps, pour ranimer mes forces, je sors de la poche de mon gilet (qui était mon seul vêtement) une fiole pleine de rhum, et j'en bois quelques gouttes.
    Le reste du voyage ne m'effrayait plus : le berger de la vallée d'Aspe, qui était monté avant nous, avait dit à mon guide que le plus mauvais était au milieu ; ce pas état franchi. Dans ce moment nous ne pensions plus à nos chamois ; tout-à-coup ils se font entendre sur nos têtes ; je vois courir çà et là effrayés de notre approche, et ne sachant comment nous éviter ; un surtout qui semblait être le chef de la troupe, s'avançait souvent de notre côté pour considérer notre marche, et semblait ensuite consulter ses compagnons. Dans toute autre situation, j'aurais eu un grand plaisir de considérer ce spectacle ; mais en ce moment je n'étais occupé que de ma sûreté, et craignant que ces animaux, en se précipitant, ne vinssent nous heurter dans cet étroit passage, je me cramponnais fortement pour n'être pas entraîné. Enfin le signal est donné : ils s'élancent tous ensemble en poussant un cri ; je les vois passer comme un éclair dans des sentiers et des précipices dont ils serait difficile de se faire une idée. La légèreté et la hardiesse de ces animaux tiennent du prodige ; nos yeux avaient peine à les suivre. Je ne doutai pas que plusieurs devaient s'être abîmés dans ces rochers, et que nous pourrions en trouver quelqu'un au pied de la montagne ; mais mon guide me dit qu'il n'y avait pas d'exemple qu'un chamois se fût jamais blessé en courant dans les lieux les plus difficiles.
    Après leur passage nous continuons notre route et nous arrivons bientôt à la cime d'une des branches inégales dont nous avons parlé. Cette branche, la plus haute et la seule accessible, se divise elle-même en deux ; et ces deux objets qui, vus de loin, paraissent confondus et terminés par une tête couverte d'un chapeau, présentent ici deux sommités bien distinctes. Pour arriver sur la plus élevée, où nous ne touchions pas encore, il fallait d'abord descendre par une échelle de rochers, faire ensuite dix ou douze pas sur une crête, qui n'a guère plus d'une toise de largeur, et monter après sur la flèche la plus haute. Ce passage terrible laissait voir deux précipices affreux : le premier qui est à droite tombe perpendiculairement jusqu'aux rives du Gave, et aurait, suivant le calcul de M. de Candale, onze cent toises de profondeur ; le second se perd dans des abîmes du côté du levant. On aperçoit de ce côté, et à peu de distance, les restes d'un camp espagnol.
    Après nous être un peu rassurés et reposés sur le sommet aigu du Pic, je vous ai écrit ma petite lettre : nous avons ensuite mangé un morceau de pain et une pomme pour nous réconforter ; c'était les seules provisions que nous eussions portées jusques-là. Les difficultés de la route ne nous avaient pas permis de rester long-temps chargés de nos subsistances ; nous les avions laissées beaucoup plus bas. C'est ainsi que nous nous sommes restaurés 1557 toises de hauteur, sur un rocher, où un seul homme peut-être était parvenu avant nous ; car le berger de la vallée d'Aspe, dont j'ai parlé, semblerait avoir eu la gloire d'y être monté le premier.
    On doit croire que vers la crête des hautes montagne plusieurs ont dû rester long-temps inaccessibles ; et que lorsque leurs flèches aigues commencèrent à être abattues par les efforts du temps, alors seulement ont parvint aux nouvelles sommités, à l'aide des aspérités que laissèrent ces destructions. En examinant les vastes débris que l'on découvre dans la région ou j'étais, on se convaincra facilement que les monts du premier ordre ont dû perdrebeaucoup de leur ancienne élévation. Le Pic du midi de Bagnères, dont le sommet n'est qu'un composé de ruines, présente sur-tout des marques bien visibles de cet abaissement.
    Après notre repas frugal, et après ces quatre mots que je vous avais adressés, comme mon dernier adieu, j'ai senti tout mon courage et toute ma gaîté renaître. Un moment d'entretien avec un ami, un instant de repos, un peu de nourriture et une goutte d'eau de vie avaient renouvelé mon existence. Dans ces heureuses dispositions, nous nous mettons en marche pour le retour : les expressions et le caractère martial de Matthieu, (c'était le nom de mon guide), m'amusaient beaucoup ; je répondais fort bien à son style, et nous allions gaîment. La vue des précipices ne m'effrayait plus ; je franchis l'intervalle des deux sommets avec la hardiesse du chamois. Je vois sous moi, en descendant les échelons du rocher, l'abîme de onze cent toises, sans sourciller. Après ce court, mais terrible trajet, je ne crus pas que le passage où Matthieu m'avait tant effrayé pût m'intimider un instant. Nous descendons lentement, autant que le local et notre imprudence pouvaient nous le permettre, car nous avions laissé nos bâtons ferrés vers le bas du rocher, ne pouvant que nous incommoder à la montée dans des passages difficiles, ou il faut grimper à pic, et n'avoir rien en main qui embarrasse ; nous n'imaginions pas combien ils nous seraient utiles pour nous soutenir à la descente ; nous aurions pu les attacher derrière le dos ; mais nos regrets étaient superflus ; il fallait redoubler de précautions.
    Nous arrivons au bord de cette pente si rapide, que je ne pouvais encore considérer sans effroi bulAprès être monté tout récemment sur le Pic des Jumelles quand je considère les moyens que prit le seigneur de Candale pour s'y élever en 1582, les diverses machines qu'il employa pour faciliter sa route, je ne saurais trop dire si de tels secours étaient absolument nécessaires ; ils purent abréger le temps, en portant plus vite les voyageurs sur des points où ils ne seraient arrivé autrement que par de longs détours ; mais ils purent aussi rendre accessibles des lieux qui ne l'eussent pas été sans eux ; car ou ne doit guères penser qu'on eût voulu, sans nécessité, recourir à des moyens qui ne sont pas sans dangers sur un terrain pareil. Si je compare donc ce que vit le seigneur de Candale au Pic des Jumelles, dans son voyage de l'année 1582, à ce que j'ai vu dans le mien du 3 octobre 1797, je puis croire que cette montagne n'est pas aujourd'hui ce qu'elle était alors, et que, dans une période de plus de deux siècles, elle aura éprouvé de grands changements ; les eaux et les avalanges peuvent changer du tout au tout la face des montagnes, et produire par leurs destructions des effets quelquefois tout opposés ; elles peuvent rendre viable des sentiers auparavant inaccessibles, comme elles peuvent rendre impraticables ceux qui étaient jadis d'un facile accès. ; nous la traversons en prenant une ligne oblique. Je voulus essayer de me pencher sur le côté, en me soutenant d'une main, pour me dérober la vue du précipice, et diminuer la force de chute, en cas d'accident ; mais je faisais une mauvaise manoeuvre ; il fallait surtout éviter de glisser, et, pour cela, marcher d'aplomb et appuyer fortement les pieds pour s'assurer dans la neige ; aussi perdis-je l'équilibre presqu'au premier pas : je tombai, mais heureusement le plancher ne s'éboula pas ; je fis un trou, et me relevai aussitôt. J'éprouvai dans ce moment un frisson et sentis une sueur froide couler sur tout mon corps. Mon guide se retourne au bruit de ma chute, et me gourmande. « F..., me dit-il, dans son style ordinaire, si vous avez peur, vous êtes mort ; du courage et nous nous tirerons de partout ». Je profitai de ce conseil, et me rassurai bientôt, en le voyant marcher droit sur cette pente rapide, avec une hardiesse qui aurait donné du cœur au plus poltron. Je le suivais pas à pas, et pour ne point hasarder de nouvelles traces, je plaçais mon pied partout où il venait de poser le sien ; en peu de temps nous fûmes hors de ce mauvais pas.
    Dans ce moment, des vapeurs commençaient à s'élever du fond des vallées ; elles enveloppent bientôt toutes les montagnes, mais sans monter jusqu'à la cime des pics les plus hauts. Je me trouvais dans un ciel pur et brillant de clarté ; autour de moi, comme au loin, sur tous les points de l'horizon, les têtes des monts supérieurs resplendissaient également de lumière, tandis qu'au dessous les objets étaient tous plongés dans une brume épaisse. Ce contraste de la lumière aux ombres offrait un tableau vraiment merveilleux. J'admirai un moment ce spectacle, dans une sorte d'extase. Mon ame agrandie semblait se détacher des basses régions pour s'élever vers la céleste sphère ; je ne considérais plus qu'avec regret les ombres dans lesquelles j'allais me replonger, ces ombres au milieu desquelles s'agitent si vivement les malheureux mortels.
    Nous venions de quitter la région des neiges et commencions à marcher sur le rocher ; nous approchions enfin du terme, et, semblables au matelot, nos cœurs tressaillaient de joie en apercevant devant nous le port. Je ne m'attendais guères que nous trouverions là le pas le plus dangereux ; nous étions montés, dans cet endroit, par un escalier de roc dentelé, presque perpendiculaire : ce sentier ne pouvait être aperçu au retour, il eût fallu le marquer ; nous l'avions oublié. Matthieu sondait l'abîme de tout côté, et ne trouvait point de passage ; il en essaya deux qui, l'un et l'autre, lui parurent impraticables ; il fallut se décider pour le moins mauvais. Mon compagnon passe devant, avec son refrain accoutumé ; il s'agissait de marcher sur une bande de rochers presque verticale, en se cramponnant à des saillies fort légères et fort éloignées, auxquelles on n'osait pas trop se confier, et il fallait se tenir ainsi suspendu sur un horrible précipice. Matthieu tente deux fois le passage ; à la seconde, il franchir heureusement. Pour moi, je fis plusieurs essais inutiles : le flanc collé contre le rocher, j'allongeais tout mon corps sans pouvoir atteindre l'endroit sur lequel j'avais besoin d'appuyer le pied, pour sortir de cette affreuse situation. Après m'être ainsi avance, j'étais obligé de revenir sur mes pas, et je restais suspendu ; cette manœuvre épuisait mes forces, et je sentais que mes mains allaient lâcher prise, lorsqu'enfin mon guide parvint à s'accroupir dans l'étroit défilé où je devais m'élancer ; et se soutenant de l'épaule et du genou, en avançant la main, il me soutint le pied et me sortit de ce mauvais pas. Je puis dire que je lui dois la vie. Que je voudrais pouvoir lui témoigner un jour tout ce que son courage et l'intérêt qu'il prenait à moi me laissent de souvenirs ! car je dois le dire, le danger que je courais lui fit, dans ce moment, oublier le sien propre ; et pendant tout ce voyage également difficile pour l'un et l'autre, il fut toujours plus occupé de ma sûreté que de la sienne. Après ce dernier saut périlleux, nous fûmes bientôt au bas du rocher, où nous retrouvâmes nos provisions et nos bâtons ferrés que nous avions tant regrettés.
    Arrivés en cet endroit, il ne s'agissait plus que de reprendre des forces pour notre retour, et véritablement nous devions être en appétit, n'ayant pris, comme je l'ai dit, d'autre nourriture, dans tout le cours de ce pénible voyage, qu'un petit morceau de pain et une pomme au sommet du pic.
    Nos besaces contenaient quelques subsistances, mais non pas les moyens de désaltérer nos corps brûlans de fatigue. Nous avions deux bouteilles d'un vin aigre et fort épais ; et au-dessous de nous, à peu de distance, nous voyions rouler un torrent d'eau limpide ; nous y courons tout halletant. Matthieu sortant de sa poche un gobelet de bois, le plonge dans le courant, et nous buvons tour-à-tour avec une avidité difficile à dépeindre : il faudrait avoir été dans une situation pareille pour sentir ce que peut être un verre d'eau dans un corps qui en a un pressant besoin. J'avais éprouvé à la montée, pendant cinq heures, tout ce qu'on peut imaginer de peines et de fatigues ; j'étais inondé de sueur ; mes cheveux, ma tête, mon vêtement, semblaient sortis de l'eau ; plusieurs fois j'avais failli perdre haleine ; la soif me faisait dévorer la neige : cette soif durait encore, et mes forces étaient épuisées ; et bien ! j'arrive près d'une onde pure, je m'y désaltère, et dans l'instant je passe de la mort à la vie. La sensation qu'éprouve en mangeant celui qui a long-temps souffert une faim cruelle, ne saurait se comparer à celle de l'homme qui étanche une soif brûlante ; le premier souffre encore après qu'il est rassasié ; l'autre est guéri du moment qu'il a satisfait le besoin. Nous nous asseyons près de ce délicieux torrent, et là nous réparons nos forces et nous délassons, en prenant un repas qui fut assaisonné d'un appétit inconnu à ceux qui n'ont pas escaladé les montagnes. Imaginez-vous, mon cher ami, le plaisir qu'on éprouve de se voir dans le port après de semblable périls ; cette situation ne peut se décrire il faut avoir gravi le Pic pour la sentir.
    Il semble, après de grandes fatigues, qu'il ne faille à notre esprit, pour lui rendre tout son ressort, et à notre corps, toutes ses forces, qu'une jouissance vive et instantanée : vous venez de voir ce que j'avais éprouvé à l'escalade de ce terrible pic ; et voilà qu'un instant de repos, le contentement de ma nouvelle situation, les images riantes qui se présentaient à moi après le danger, m'ont dans un moment fait passer d'un épuisement absolu à une nouvelle vie ; j'étais plus dispos que le matin à l'instant du départ ; mes pieds ne touchaient pas la terre ; les fatigues qu'on essuie dans un voyage qui fait grand plaisir, et dont le but intéresse vivement, recréent et fortifient plus qu'elles n'épuisent ; tandis que, une journée passée à parcourir les rues de la capitale, accable l'homme le plus robuste. C'est qu'il est ici une différence bien sensible, toute à l'avantage du premier ; celui qui éprouve de grandes fatigues dans les montagnes, reçoit au moment où les pores sont ouverts un torrent d'air vital réparateur ; dans les grandes cités il reçoit un air méphitique qui tue au lieu de ranimer. Cependant je m'achemine vers cette capitale que l'on maudit sans cesse, et vers laquelle on revient toujours... Mais achevons de descendre le Pic : nous n'avions plus de temps à perdre, la nuit approchait ; nous continuons rapidement notre route, et nous arrivons bientôt au lieu où il fallut nous séparer. Mon guide avait laissé son troupeau qui était sur une colline devant nous ; il ne pouvait l'abandonner pendant la nuit ; il m'anonce qu'il est obligé de me quitter ; je fais d'inutiles efforts pour le écider à me suivre au hameau où j'allais coucher ; je ne pouvais consentir à me séparer sitôt de celui qui m'était devenu bien cher dans cette journée ; il me semblait que c'était pour nous un besoin de passer ensemble la soirée, et de nous délasser le verre à la main, en nous rappelant nos plaisirs et nos dangers communs ; mais ce fut en vain.
    Ne pouvant amener Matthieu, je veux du moins, avant de m'en séparer, m'acquitter envers lui, et je lui offre une bien petite somme pour un service bien grand. Ce brave homme qui n'avait pas prétendu, disait-il, faire une bonne action pour de l'argent, se croit outragé de mes offres ; il se trouve assez payé par le plaisir d'avoir pu m'être utile, il me rappelle avec une émotion bien vive et bien naïve les inquiétudes qu'il avait eues à mon sujet : il dit que, se regardant comme responsable de moi, il lui semblait déjà entendre les habitants de la contrée lui demander compte du voyageur qui s'était confié à sa garde. « Allez monsieur, encore une fois je suis trop content de vous voir au lieu ou nous sommes à présent »; et dans le même instant nous nous embrassons avec une effusion de cœur que sentiront ceux qui savent apprécier de telles circonstances. Je suis bien assuré que Matthieu se souviendra toujours de moi, comme je me souviendrai toujours de lui. Je l'invite, avant que de nous séparer, à venir au plutôt à Eaux-Bonnes, où nous aurons du plaisir à nous rappeler cette mémorable journée ; et revenant encore à mon offre, en le priant de considérer que cette somme que je lui présente, toute faible qu'elle est, peut encore lui procurer quelques douceurs dans sa pauvreté ; il accepte enfin, et promet de venir me voir avant mon départ.
    J'achève ensuite de me conduire à mon hospice où l'on ne m'attendais guères. En comptant le temps employé à mon voyage, on jugeait que j'avais tenté de monter sur le pic, et c'en était assez pour me croire perdu : l'on ne voulut jamais croire que j'y fusse parvenu. J'étais parti avant dix heures du matin pour faire un trajet dont le toisé en ligne directe n'excéderait peut-être pas cinq mille toises, et je n'étais de retour qu'à huit heures du soir.
    Voilà, mon ami, le récit d'un voyage où je devais périr. Je dois mon salut à mon bonheur bien plus qu'à ma force ou à mon adresse ; il est dans cette longue marche, à travers les précipices que je vous ai dépeints, des endroits où il n'eût fallu qu'un faux pas pour nous perdre, qu'un éboulement de neige pour nous précipiter, et ces éboulemens paraissaient bien à craindre sur des pentes aussi rapides ; mais j'ai appris depuis que, dès le mois de septembre, les neiges ne s'éboulent plus ; elles tiennent alors jusqu'au mois de mai, où les avalanges commencent leurs ravages. J'avais saisi le moment favorable ; dans tout autre temps je n'y serai peut-être pas parvenu, ou j'y aurais péri.
    C'est ainsi qu'avec mes bras et mes seules forces je suis arrivé au sommet d'une montagne, où ne put parvenir M.de Candale au moyen de ses échelles, de ses crocs et de ses grapins. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces machines puissent être d'un grand secours dans les lieux que j'ai parcourus ; je crois qu'elles peuvent beaucoup embarrasser et nuire, et je me confierais bien autant à mon adresse qu'à leur dangereux appui. Je n'oserais hasarder mon pied sur une échelle dans ces sentiers raboteux, et j'ai quelque peine à concevoir le bonheur de ceux qui n'ont pu escalader cette montagne chargés de pareils fardeaux. Quant aux échelles de cordes, il serait bien difficile de les employer dans les lieux que j'ai vus ; l'intrépide Ramond, qui connait les montagnes mieux que personne, et qui a parcouru une grande partie des Pyrénées, n'emploie pas d'échelles dans ses courses.
    Vous ne devez pas vous attendre à trouver dans ce voyage les observations que vous y auriez désiré, et dont il paraissait susceptible, sur la structure du Pic des Jumelles et des autres montagnes environnantes, sur leur inclinaison, les eaux qui en ruissellent, les terres et les plantes qui les distinguent. Je me suis trop peu arrêté sur les lieux pour vaquer à ces recherches, et dans le vrai, j'avais entrepris ce voyage, moins pour observer que pour faire un tour de force ; c'est donc ici la difficulté vaincue, plutôt qu'un cours d'observations. Cependant je n'ai pas visité cette montagne sans en faire quelques-unes. Les roches qui la composent du côté du Gave, qui descend du col d'Anéou, sont calcaires ; il est vraisemblable que ces roches reposent sur des masses de granit cachées au dessous, comme semblent l'indiquer celles de la nature du granitum quart sozomicacœum que l'on aperçoit de toutes parts dans les gorges environnantes où sont les bases du pic ; les torrens eux-mêmes qu'on aperçoit dans ces gorges y coulent sur cette roche. J'ai remarqué, sur les flancs du rocher que j'ai escaladé, des schistes argilleux, divisés par feuillets, qui m'ont été une fois très-utiles pour monter dans une direction presque verticale. Le sommet du Pic est une pierre calcaire grise, d'un grain très-serré et fort dur : la pointe du couteau ne peut y mordre que très difficilement. Les voyageurs qui voudraient apprendre aux générations futures qu'ils ont eu la gloire d'atteindre le sommet du Pic du midi, ne pourraient y graver leurs noms aussi facilement que sur celui de Bagnères, où l'on en trouve un grand nombre. Si je n'ai point appris par des témoignages semblables qu'aucun m'eût précédé ici, je l'ai découvert par un autre, qui m'a donné à penser que celui qui en était l'auteur avait dû, pour le terminer dans sa journée, y arriver de bien meilleure heure que moi. Cet ouvrage est une muraille circulaire qu'on a élevée des débris même du sommet, à la hauteur d'environ deux pieds. Cette petite rotonde occupe environ le tiers de sa surface, qui a environ douze pieds de longueur et dix de largeur.
    Du sommet du Pic, j'ai pu observer la hauteur que M. de Candale lui donne au-dessus du courant qu'on voit à ses pieds du côté de l'ouest. Je fus bien fâché de n'avoir pas les moyens de vérifier la profondeur de ce précipice, qui paraîtrait fort exagérée, si l'on ne savait combien on est trompé sur la hauteur réelle des objets, quand ils s'élèvent à ce point de hauteur gigantesque où l'œil ne mesure plus. bulOn pourra voir un effet de ces points de vue dans la perspective de la cascade de Gavarnie, et apprendre à s'élever de la hauteur apparente à la hauteur réelle, par la mesure que nous ont donnée de cette cascade MM. Reboul et Vidal. Ces deux géomètres, étonnés de l'énorme différence qu'ils trouvaient entre sa hauteur apparente et sa hauteur calculée, crurent devoir refaire leur opération trigonométrique, et pour mieux s'assurer de la vérité, ils la refirent séparément ; et trouvèrent, la seconde fois comme la première, 1266 pieds de hauteur perpendiculaire à un objet auquel ils avaient eu bien de la peine à en supposer de quatre à cinq cents. Je considérais avec admiration la prairie placée verticalement sous mes yeux ; elle ne paraissait, au fond du gouffre, qu'une jolie miniature, quoiqu'elle soit un grand tableau, pour celui qui la voit de près. Mais en songeant au rododendron que j'avais vu aux environs de cette même prairie ; et calculant l'élévation la plus ordinaire des lieux, où commence à croître cet arbuste bulLe rododendron, dont le nom vient de deux mots grecs, dendron, arbre, et rodon, rose, arbre rose, à raison de sa jolie fleur, qui ressemble à la rose par sa couleur plus que par sa forme, commence à croître dans les Pyrénées comme dans les Alpes, à la hauteur d'environ 800 toises. Cet arbuste, qui couvre quelquefois des surfaces fort étendues, produit une grande quantité de fleurs, qui se mêlent au plus agréable feuillage. Un tel rideau verdoyant et fleuri, tout près des neiges éternelles, présente un tableau dont ne peut se faire une idée celui qui ne l'a pas eu sous les yeux.

on ne pourrait donner au Pic du midi une hauteur guères moindre de 1900 toises ; j'aime mieux alors m'en rapporter aux calculs de M. Flamichon, qui ne paraissent pas pouvoir être contestés, et croire que M. de Candale, ou plutôt M. de Thou, a mal indiqué l'opération qui a été faite pour mesurer la hauteur de la montagne.
    Je ne puis, mon ami, vous parler d'aucunes plantes aperçues sur le pic, depuis la base du rocher où nous commençâmes à gravir, c'est-à-dire du point un peu au dessus duquel nous aperçûmes le troupeau de chamois. La montagne n'est depuis cet endroit qu'un immense bloc de rocher, qui présente beaucoup de ruines, beaucoup de pierres triturées, mais point de terre végétale. J'avais observé au-dessous quelques rododendrons, plusieurs massifs d'airelle chargés de baies dont je mangeai, et quelques carlines. J'aperçus aussi dans les bois, des fraisiers, mais en petit nombre tous ces bois sont peuplés de sapins ; on ne voit presque pas d'autre arbre sur les montagnes qui environnent le pic. Ils y forment de vastes forêts, d'où l'on extrait des mâts qui sont transportés au village de Laruns, sur des chariots, et qu'on fait flotter ensuite sur le Gave, qui les porte dans l'Adour ; un de ces bois se fait remarquer tout près de Gabas, au revers oriental d'une montagne que coupe la route qui descend à Eaux-Chaudes. Cette montagne frappe les regards par sa forme amphitéatrale ; c'est une suite de marches d'une roche blanchâtre qui montent par étages jusqu'à la cime. Les sapins les couvrent jusqu'au sommet ; mais ils sont fort épars, parce que leurs racines ne trouvent presque pas de terre sur ces roches ; on en voit un grand nombre abattus çà et là. Plusieurs qui sont morts de vieillesse se tiennent encore debout, et présentent leurs troncs desséchés et blanchis, à côté de la verdure de ceux qu'ont respecté les avalanges, ou de celle des jeunes plants qui s'élèvent au milieu des cendres de leurs pères. Ce bois offre un désordre singulier, et une image de vie et de mort, qui parle aux yeux et à la pensée.
    Telles sont les observations que j'ai pu faire dans ce rapide voyage. J'avais cru que, du sommet du Pic, je pourrais découvrir les plaines de l'Arragon ; mais un dernier rang de montagnes très-rapprochées vers le col d'Anéou et le port de Salient, les dérobe à la vue. L'horizon est également borné, au couchant, par des monts, dont plusieurs sont granitiques ; il l'est encore à l'orient par une chaîne où l'on distingue les sommets du Marboré, que je voyais à 17,500 toises de ma station ; ce n'est que vers le nord-ouest que la vue se perd, dans une perspective immense où l'on voit l'horizon et le globe à ses Pieds. Les tableaux que l'on découvre de la cime du Pic sont imposans et sévères : de noires forêts de sapins dans les hautes régions, des neiges éternelles sur les sommets, des abîmes de toute part, tels sont les objets qui distinguent éminemment le coup-d'oeil du Pic du midi de Pau, bien supérieur, à cet égard, à celui de Bagnères ; c'est le plus grand et le plus formidable rocher qui ait été mesuré dans les Pyrénées : il offre un bloc immense. Cet abime, vu du sommet, est peut-être une des plus belles horreurs qui soient dans la nature.

puce    Sources
  • M.DELFAU, Voyage au Pic du Midi de Pau, édition Cairn
  • Photos, Collections particulières


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