La vallée d'Ossau :              
                 Culture et Mémoire



SOUVENIRS DES PYRÉNÉES
En Vallée d'Ossau


Eaux-Bonnes, le 22 juillet 1838.

MON CHER AMI,

    Depuis ma dernière lettre, j'ai eu le temps, mon cher ami, de faire une ample connaissance avec les environs de Bonnes, et mon enthousiasme pour ce pays n'a fait que s'accroître. C'est quelque chose de si nouveau et de si pittoresque, pour l'habitant des plaines, qu'une chaîne de montagnes aussi imposantes que les Pyrénées, que ces sites sauvages, que ces eaux qui, de toits côtés, grondent ou murmurent, que ces jeux de lumière si variables et si imprévus, qu'il est bien excusable de ressentir cette admiration profonde et cet étonnement que tout fait naître à chaque pas... Que nos montagnes de craie, que les délicieuses collines de Canteleu, que la côte Sainte Catherine, que vous trouvez si haute et si longue à gravir, vous paraîtraient de misérables taupinières, si, comme moi, vous aviez sous les yeux ce monstrueux rideau de pierre qui sépare la France de l'Espagne ! Rien ne peut peindre l'émotion qu'on éprouve la première fois qu'on est en présence de ces pies décharnés et gigantesques dont la base se cache sous des forêts de buis et de hêtres, et dont le sommet est perpétuellement couronné de neige. La vue de ces masses de marbre et de granite, jette l'âme dans cette délicieuse rêverie que fait également éprouver l'aspect inattendu de la mer. C'est toujours l'immensité qui vous écrase!

    Comment de semblables masses ont elles pu se former? Qui donc les a fait sortir de terre? Telles sont les premières idées qui vous frappent. Mais, dès qu'on a vu les couches régulières et plus ou moins épaisses, de pierre calcaire, de schistes et de marbre, qui se montrent partout dirigées parallèlement à la chaîne des Pyrénées et qui sont relevées ait midi, comme pour s'appuyer sur les hauteurs centrales ; dès qu'on a observé ces couches cassées net et redressées à angle droit, sans que leur parallélisme soit dérangé ; dès qu'on sait qu'un pareil arrangement existe sur l'autre revers de la chaîne, d'une mer à l'autre, on se reporte tout naturellement à cette théorie ingénieuse et hardie que M. Elle de Beaumont, naguère ingénieur des mines dans notre département, a soutenue avec tant de bonheur dans ces dernières années, et l'on trouve, dans ce qu'on a sous les yeux, mille motifs de croire à un soulèvement vertical qui s'est opéré suivant l'axe de la chaîne.

    Je ne sais si vous saisissez bien ma pensée. Je vais la développer en peu de mots, et faire cesser le vague qui peut exister pour vous, dans ce que je viens d'avancer relativement à la formation des Pyrénées.

    Il ne faut pas croire, mon ami, que les protubérances qu'on remarque actuellement a la surface du globe ont existé ainsi dès l'origine de notre planète. Il y a eu certainement une époque où cette surface ne présentait aucune aspérité remarquable. Les eaux la couvraient dans toute son étendue, et, à mesure que celles ci laissaient déposer les matériaux terreux qu'elles tenaient en dissolution, pour former ces couches horizontales qu'on appelle terrains de sédiment, et qui ressemblent assez à ces amas de sable que les fleuves déposent à leur embouchure, le noyau primordial de la terre, constitué par des roches de granite et d'autres substances cristallisées par voie de fusion ignée, augmentait en épaisseur, mais d'une manière inégale, suivant la précipitation plus ou moins abondante des matières calcaires, des sables, des grès, qui constituent les terrains de sédiment. Dans ces premiers âges du inonde, des bouleversements considérables agitaient, de temps à autre l'enveloppe extérieure qui se formait. Une puissance intérieure, agissant à la manière de celle qui produit encore les tremblements de terre et les éruptions de laves de nos volcans modernes, souleva certaines parties de la croûte consolidée du globe, et fit apparaître, bien au dessus du niveau des eaux, ces inégalités plus ou moins étendues, ces reliefs bizarrement contournés que nous avons appelés depuis des montagnes. Et ce qui prouve qu'il en a été ainsi, c'est que sur les revers ou pentes de ces montagnes, on reconnait distinctement des couches très inclinées, composées de matériaux qui n'ont pu être déposés qu'horizontalement lors de leur formation, des dépôts de terrains marins et de coquillages, qui, certes, n'ont pu être apportés là par la mer, car l'esprit se refuse à admettre que celle ci ait jamais pu recouvrir des saillies de terrain de 3 à 4,000 mètres de hauteur. Ces couches sédimentaires, ces coquilles marines, étaient donc originairement horizontales, et, lorsque les terrains plus anciens qu'elles recouvraient ont été soulevés par la force intérieure qui agissait perpendiculairement, elles ont suivi le mouvement vertical qui poussait le granite hors de terre, et elles se sont alors trouvées redressées parallèlement sur les deux revers des cônes granitiques qui ont constitué les chaînes de montagnes.

    D'après ces explications, qui reposent sur des faits bien observés, vous ne vous refuserez donc plus à admettre cette proposition, émise pour la première fois par de Saussure à l'occasion des Alpes, et généralisée par M. Elie de Beaumont, que la plupart des chaînes de montagnes qui s'élèvent sur la surface du globe, résultent d'un soulèvement ou d'un mouvement de bascule des diverses parties de la croûte terrestre, c'est-à dire qu'elles sont sorties du sein de la terre, en perçant violemment son enveloppe extérieure, et en entraînant avec elles les terrains déposés par la mer, dont les points de leur émersion étaient recouverts.

    Ceci étant bien compris, vous allez naturellement me poser cette question : Toutes les grandes chaînes de montagnes ont-elles surgi à la même époque ? Je vous répondrai, non ; et je vous dirai même plus, c'est qu'il est possible de distinguer et même d'énumérer ces divers paroxysmes d'élévation ; qu'il est facile, enfin, de trouver l'âge relatif des montagnes. Ne vous récriez pas contre une proposition si hardie; M. de Beaumont, comme vous allez le voir, l'a mise au nombre des vérités les plus solidement établies, par les preuves et les développements qu'il lui a donnés.

    D'après ce que j'ai dit plus haut, vous avez bien compris, n'est ce pas, que les terrains de sédiment dont les couches se présentent sur la pente des montagnes, dans une position inclinée ou verticale, existaient avant le soulèvement de ces montagnes. Si, maintenant, il existe aussi dans les vallons ou sur les pentes de ces mêmes montagnes, d'autres terrains sédimenteux en couche horizontales, n'est il pas évident que ces derniers doivent être d'une date postérieure à la révolution qui a fait surgir la chaîne ? car vous ne concevriez pas, sans doute, qu'en sortant de terre, elle n'eût pas relevé à la fois toutes les couches existantes. Eh bien ! s'il en est ainsi, on pourra donc établir que l'apparition de cette chaîne de montagnes par soulèvement, a eu lieu dans l'intervalle de temps qui a séparé le dépôt des premières couches de celui des secondes. Voilà justement ce que M. Elie de Beaumont a démontré aux géologues, et ce que ceux ci se sont empressés d'admettre, tant il y a de logique dans cette déduction de faits.

    Partant de ce principe, on a pu reconnaître, par l'examen de la surface de. l'Europe, douze systèmes de montagnes d'âges différend et de directions généralement différentes, c 'est à dire douze époques principales de soulèvement ou de révolution à la surface de l'Europe. Les montagnes des autres parties du monde n'ont point encore été assez bien explorées, pour qu'on puisse tirer des conséquences générales sur leur direction, or, du moins sur l'époque de leur soulèvement.

    Le premier soulèvement qui s'est opéré, alors que la croûte terrestre avait encore peu d'épaisseur, est celui qui a constitué les montagnes peu élevées du Westmoreland, en Ecosse, et de Hunsruck en Allemagne. Le dernier, et le plus récent, a été aussi le plus étendu et le plus violent; car il a fait surgir, d'un même coup, les Alpes centrales (dont le Saint Gothard fait partie) depuis le Valais jusqu'en Autriche, la plus grande partie des montagnes du midi de la France (Sainte Baume, Sainte Victoire, Liberon et Vintoux), le Mont Pilate en Suisse, et, selon toute probabilité, l'Himalaya en Asie et l'Atlas en Afrique. La chaîne des Pyrénées, celle des Apennins, les Alpes occidentales, c'est à dire les plus liantes Alpes, qui offrent, à plus de 3,000 mètres d'élévation, sur le Mont Blanc, des terrains déposés dans le fond des mers, ont été le produit de convulsions géologiques antérieures à la dernière dont je viens de parler.

    Je me borne ici à vous présenter les résultats des observations de nos géologues modernes, sans vous citer les preuves à l'appui, parce que cela m'entraînerait trop loin. J'ai déjà trop abusé, sans doute, de votre complaisance à lire tout mon bavardage; mais vous me pardonnerez cet accès de science, car vous savez bien que, lorsque j'en parle, c'est sans le vouloir.

    J'attendais avec impatience le moment de m'élancer au sein même des montagnes, (le gravir ces crêtes sauvages et solitaires, que le pied de l'homme presse si rarement. Heureusement, l'occasion s'est promptement offerte de satisfaire ce désir, que partageaient aussi plusieurs naturalistes, un médecin et un intrépide chasseur de chamois. Une ascension au Pie de Gère, qui est, après le Pic du Midi de Pau, un des sommets les plus élevés des Basses Pyrénées, fat bientôt résolue et préparée. Après nous être munis de guides, après avoir chaussé les gras souliers à clous saillants, endossé la blouse et jeté sur nos épaules la boite de fer blanc pour les plantes, le havresac pour les minéraux, après avoir assujetti à nos côtés le marteau du géologue, et armé nos mains du gros bâton ferre, si utile dans les montées et les descentes difficiles, nous trous Mimes cri route aux premiers rayons du soleil. Nous montâmes, non sans fatigue, aux sources d'Aucupat, en passant par Balour et Anouillasse, et, tout cri cheminant, nous fîmes une abondante récolte de charmantes plantes pyrénéennes tout à fait nouvelles pour moi. L'ouvrage de La Peyrouse, qui a si bien exploré les Pyrénées, nous servit à les déterminer. C'est une joie bien vive et bien pure que celle du botaniste, apercevant, pour la première fois, une de ces plantes qui ne végètent que dans une seule localité, souvent même que dans un rayon de quelques pieds. Comme on s'empresse d'en recueillir de beaux et de nombreux échantillons! Comme on devient égoïste et jaloux de la faveur qui vous est échue!... Sensations innocentes et délicieuses, qui ne sont le partage que d'un petit nombre d'élus!....

    Dans notre pays, où les accidents de terrain sont si peu marqués, les plantes de la plaine se retrouvent au sommet des collines. Il n'en est plus de même dans les pays très élevés au-dessus du niveau de la mer. La rareté et la sécheresse plus grandes de l'air, la température de plus en plus basse, la lumière plus pure et plus vive, sont autant de causes qui, variant sans cesse en raison de la hauteur, agissent puissamment sur la végétation et lui font subir de continuels changements. Ici, plus que partout ailleurs, le sol emprunte aux végétaux un caractère particulier, car les espèces se trouvent distribuées par zones, suivant leur plus ou moins d'aptitude à résister au froid. Il en résulte que les pays montueux présentent beaucoup de ces plantes sédentaires qui vivent isolées sur les hauteurs et ne descendent point dans les plaines ; de plus, chaque sommet d'une grande chaîne a, pour ainsi dire, des espèces qui lui sont propres et qu'on chercherait en vain sur les pies environnants. Le célèbre Lin Linnée avait dit, dans son style aphoristique, que "la station des plantes indique la hauteur perpendiculaire de la terre." C'est une vérité que j'ai trouvé écrite, à chaque pas, sur les flancs des Pyrénées Ainsi, la base de ces montagnes est couverte de buis magnifiques qui ne montent pas au delà de 700 mètres ; les chênes s'y associent, mais ils deviennent de plus en plus petits, et ils disparaissent complètement à 1600 mètres. Le hêtre n'apparaît qu'à 600 mètres, et il finit à 200 mètres au dessus du chêne. L'if et les sapins commencent à 1 400 mètres, et ils forment d'épaisses et noires forêts jusqu'à 2000 mètres. Les pins leur succèdent, et règnent seuls jusqu'à 2400 mètres. Là s'arrêtent les arbres et commencent les arbrisseaux à feuilles sèches et à tiges basses ou même rampantes, qui restent enfouis sous les neiges pendant l'hiver. Ce sont des rhododendrum aux rouges corolles, des daphné odorants, des arbousiers plus humbles, puis de tout petits saules, la globulaire rampante. Encore un peu plus haut, on ne trouve plus que de petites herbes à racines vivaces, à feuilles en rosette, qui, mêlées aux lichens et aux byssus, parviennent jusqu'à 3000 et même 3400 mètres. On voit s'étendre, dans ces froides régions, en courtes et moelleuses pelouses, le silène des Pyrénées, la gentiane champêtre, la primevère farineuse, le saxifrage à longues feuilles, la renoncule alpestre, la renoncule des neiges ; et enfin, sur les flancs arides des pies décharnés, jusqu'au pied des neiges perpétuelles, fleurissent la saponaire élégante, l'androsace velue, la drave des Pyrénées, le saxifrage du Groenland et la renoncule glaciale.

    C'est dans les régions des rhododendrum et des daphné que s'ébattent les nombreux troupeaux de chamois dont le bêlement est le seuil bruit qui se fasse entendre dans ces solitudes. Ces gracieux et sauvages animaux sont ici très communs; on les cou. naît sous le nom spécial d'Isards. Leur chasse est fort pénible, à cause de la difficulté de les suivre dans leur course rapide et vagabonde à travers les rochers. Mais les guides, accoutumés à cet exercice et non moins agiles qu'eux, savent les retraites qu'ils affectionnent, et les forcent à venir passer à portée des longs fusils dont on est armé. Un de nos compagnons eut le plaisir d'en abattre deux. Parfois, nous voyions un vautour planer au dessus de nos têtes; mais il fut impossible de lui envoyer la mort dans ces hautes plaines de l'air où il règne en maître.

    Arrivés au pied du pie de Gère, la faim se faisait cruellement sentir. Nous étalâmes nos provisions sur l'herbe, et, bien qu'elles fussent peu recherchées, nous fîmes un de ces excellents repas dont le principal mérite consiste dans l'appétit des convives. Quel panorama nous avions alors sous les yeux ! La pureté du ciel nous permettait d'apercevoir, au nord, les plaines des environs de Pau, tandis que, dans toutes les autres directions, nos yeux ne rencontraient que des pies décharnés, bizarrement découpés, entassés les uns sur les autres, et dominant d'effroyables abîmes, au fond desquels la vue n'osait descendre. C'était un tableau majestueux de ces grandes convulsions de la nature qui n'ont eu que Dieu pour témoin!... Que de pensées sublimes s'élèvent du fond de l’âme, en face de ces terribles débris d'un ancien monde! Que la grandeur du Tout Puissant se révèle à notre imagination étonnée ! Que la misère de l'homme se fait puissamment sentir ! Comme, alors, le sentiment religieux vous domine et efface toutes ces impressions vulgaires qui vous assiègent dans le tourbillon de la vie ! "L'instinct des hommes, a dit Chateaubriand quelque part, a toujours été d'adorer l'Éternel sur les lieux élevés : plus près du ciel, il semble que la prière ait moins d'espace il franchir pour arriver an trône de Dieu."

    Nous nous remîmes en marche, après un repos d'une heure, avec une nouvelle vigueur. L'air vif des montagnes nous donnait cette élasticité de mouvement, cette force de bien être qu'on ignore ailleurs. Nous escaladâmes, non sans laisser des lambeaux de nos vêtements aux arrêtes des rochers, la crête du pic, qui est formée en cet endroit par deux paris de roc taillés presque perpendiculairement au dessus de deux gouffres de plusieurs centaines de mètres de profondeur. Nous atteignîmes, sans accident, l'étroit plateau qui la termine et qui forme réellement le sommet du pic. Notre retour s'effectua avec le même bonheur; seulement, dans un mauvais passage, je laissai glisser le havresac qui renfermait les échantillons de rit tri minéraux que j avais récoltés depuis notre départ. Je n'eus nulle envie, je vous assure, d'aller le chercher au fond du précipice, où il roula en faisant des bonds d'une hauteur prodigieuse. A part cette circonstance, notre descente aux Eaux Bonnes, où nous arrivâmes à la nuit, n'offrit aucun épisode digne de vous être raconté.

    Ces excursions ne se font pas toujours aussi heureusement. Souvent, dans les petites rapides, il y a formation de plateaux de glace saupoudrés d'une légère couche de neige, et lorsque le pied vient à s'y reposer, ne trouvant aucun appui réel, il glisse, et l'on est entraîné dans une chute qui peut devenir fatale. En 1836, un botaniste fort distingué, le docteur Grenier, faillit périr en revenant du pic de Gère. Il avait pour compagnons un guide et un jeune botaniste des côtes de Normandie. La relation de son accident est assez piquante, pour que je vous la rapporte : vous verrez les dangers que l'on court dans l'exploration des montagnes. Je laisserai parler le docteur Grenier :

    "La récolte terminée, nous nous mîmes à regagner le logis, et, pour abréger la route, nous traversâmes une large tache de neige à petite très inclinée. Je suivais immédiatement le guide qui nous précédait de 15 à 20 pas. Sans cesse l'inclinaison du terrain augmentait, et notre marche devenait plus difficile. Tout à coup je vis le guide tomber, glisser sur la neige, et arriver avec une grande vitesse sur les débris mouvants qui se trouvaient au dessous de nous. Je compris alors que sa chute avait été involontaire, et lui se releva assez confus, et me cria de retourner en arrière. Il n'était plus temps; j'étais trop engagé. Je m'élançai dans l'intention de franchir à la course l'espace qui me restait à parcourir, et d'échapper par ce procédé au danger qui me menaçait. Mais je n'eus pas plutôt fait quelques pas, que je sentis sous mes pieds quelque chose de poli comme une glace; je tombal heureusement dans la position d'un homme assis, et glissai rapidement sur la neige. J'eus pourtant le temps de voir que j'arrivais sur un roc qui faisait une saillie de quelques pouces par la partie antérieure, tandis que sa face opposée présentait un pan de rocher de 10 à 12 pieds en coupe verticale, et termine par un autre pan de neige aussi long et aussi incliné que le premier. Il fallait se servir de cette crête pour briser là ma course, ou bondir par dessus. Pendant l'instant si court qui s'écoula entre ma chute et celui où j'atteignis le roc, mesurant le danger qui me pressait, il me serait impossible de dire quelles masses d'idées s'agitèrent ensemble dans ma tête. Si je franchissais le rocher, c'en était peut être fait de moi. Je le voyais, je le sentais; pourtant cette pensée ne m'empêcha pas de régler avec mes mains ma course de manière à arriver bien perpendiculairement contre la pointe la plus saillante, qui se brisa sous le choc, tandis que je restais assis sur la petite saillie du rocher, sans avoir éprouve d'autre mal qu'une forte commotion. Sans perdre de temps, je criai au jeune homme qui nie suivait de s'arrêter, pour aviser au moyen de le sortir de ce mauvais pas. Mais lui, sans se douter du danger, et persuadé que c'était à dessein que je m'étais laissé glisser, continua sa marche sur mes traces, et vint faire sa chute à la même place que moi. Il n'eut pas la présence d'esprit de s'arrêter sur le roc saillant qui m'avait si heureusement servi. Il vint bien se heurter contre, mais il bondit par dessus et continua à rouler, d'abord sur la neige, puis sur les pierres, à 50 ou 60 mètres plus bas, entraînant avec lui des masses de débris de rochers. Tout épouvanté, je le suivais de l’œil dans sa course. Je me hâtai de tourner la neige pour arriver près de lui, mais je tremblais d'approcher ; à son immobilité, je le croyais mort. Heureusement je le vis s'asseoir, et le courage me revint. Je m'élançai vers lui avec ma gourde d'eau de vie, je lui en fis avaler quelques gorgées, pins je l'interrogeai sur les douleurs qu'il ressentait, et je fis l'examen de ses membres, de sa tête, de tout son corps. Rien n'était fracturé! Seulement les reins et les jambes avaient reçu de fortes contusions, et la peau des mains avait été, sur, plusieurs points, usée ou déchirée. Toutefois, dans notre malheur, nous étions heureux de voir que notre pauvre camarade n'avait aucune blessure réellement grave ; mais il fallait retourner an gîte, et nous avions encore quatre heures de marche, et notre blessé ne pouvait avancer qu'avec peine. Nous le soutenions à tour de rôle, le guide et moi, quelquefois les deux ensemble dans les pas difficiles, et vers six heures nous n'étions plus qu'à 3/4 de lieue des Eaux Bonnes. Là, le guide, fût obligé de le prendre sur ses épaules et de le porter le reste du chemin, en faisant halte de temps en. temps. Il était nuit lorsque nous arrivâmes. Notre malade se mit au lit, et une huitaine de jours lui suffirent pour se rétablir complètement."

    J'espère que voilà une bien longue lettre. Puissiez vous, mon ami, trouver autant de plaisir à la lire que j'en ai eu à vous l'écrire. Vale et me ama.


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puce    Sources
  • Girardin, Souvenirs des Pyrénées, 1838
  • Photos, BMVR Toulouse, Collections particulières


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