La vallée d'Ossau :              
                 Culture et Mémoire



UN GRAND DEUIL EN OSSAU


    Texte : J.B.Bonnecaze

    Le dimanche 20 novembre, 1893, on célébrait à Louvie-Soubiron, la fête patronale.

   Cette fête est toujours dans notre village, une fête de famille, où s'affirment de nouveau l'affection et l'union de tous ses membres.

                   Telle avait été celle de LOUVIE-SOUBIRON.

   Le lendemain, plusieurs habitants, obéissant à un sentiment de solidarité, d'autant plus développé chez eux qu'ils sont moins nombreux, partaient à cinq heures du matin vers la montagne couverte d'une épaisse couche de neige à la recherche de deux montures appartenant à deux d'entr'eux et que ses derniers n'avaient pu retrouver la veille, malgré de longues et pénibles recherches.

         A leur arrivée au hameau de LISTO, trois de ses habitants offraient spontanément de les accompagner. Ils étaient donc neuf, tous encore jeunes, dévoués, conduits par le désir de s'entr'aider, comme ils l'avaient fait tant de fois en de semblables circonstances, confiants dans l'issue de leur course.
   Ces braves gens passèrent la journée sur la montagne, surmontant tous les obstacles, toujours confiants, complètement enfoncés dans la neige.
         Vers midi, ils arrivèrent au quartier Lous Courralas, où ils trouvent les animaux perdus. Ils se mettent immédiatement en mesure de les protéger du mauvais temps et, dans ce but, ils se dirigent vers la cabane d'Espiert, distante à trois cent mètres environ, où ils arrivent à trois heures.
   Dieu sait au prix de quels efforts ça c'est fait, on donnera une idée sur un parcours de 100 m environ, occupé par un accident de terrain.
         La neige était si profonde et si peu résistante, que malgré une tranchée de quatre vingt centimètres de profondeur, ouverte par les hommes, les montures ne pouvaient avancer et s'enfonçaient dans la neige.
         Vite ses intrépides, enlèvent leurs capes, les étendent sur le sentier tracé par eux et font passer dessus les deux montures. Ce travail est renouvelé autant de fois que cela est nécessaire pour sortir du passage dangereux. Ceci dénote, ce qu'il y avait d'initiative et de volonté chez ces gens courageux, habitués à toujours remplir le devoir, sans se préoccuper du résultat, petit ou grand, habitués aussi, à mettre autant d'ardeur à conserver leur bien que d'autres en peuvent employer à acquérir des biens qu'ils n'ont pas.
         Après s'être un peu réconfortés, ces hommes quittent la cabane, satisfaits, heureux d'avoir rempli leur devoir. Ils s'engagent de nouveau dans la neige, soutenus par la pensée qu'ils pourront bientôt rentrer dans leurs familles, leur apporter un bon exemple de plus et se reposer enfin des fatigues endurées. Marchant à la file, chacun d'eux prenant la tête, tous les dix ou douze pas; ils mettent cinq heures à parcourir la distance qu'ils auraient franchie, en temps ordinaire, en dix fois moins de temps.
                   Il est huit heures.
         Un quart d'heure environ, doit suffire à les sortir de tout danger, quelques minutes encore et ils arriveront au hameau de LISTO, dont font partie trois d'entre eux; enfin, quelques instants de plus, suffiront aux autres pour rentrer au village de LOUVIE.
         Mais une cruelle destinée les arrête.
         La neige cède brusquement sous leur poids, les entraîne sur la pente raide du sol, les emporte vers le ravin à cinq ou six cent mètres de distance, où ils sont définitivement précipités par l'avalanche produite par leur passage.
          L'un d'eux peut seul crier : " Nous sommes perdus "
          La mort les attendait, et juste au lendemain d'une grande joie, la désolation allait s'emparer de ceux qui espéraient leur retour avec une grande anxiété.
         Entre temps, plusieurs personnes de LISTO se dirigeaient vers la montagne, espérant rencontrer les chers voyageurs, mais la nuit et les difficultés de trajet les forcèrent à revenir sur leurs pas, bien avant d'atteindre l'endroit fatal. Des jeunes gens de LOUVIE y allèrent aussi, mais sans plus de succès, ils durent à leur tour rentrer, arrêtés par une avalanche qui venait de se produire, presque à l'endroit même ou les gens de LISTO venaient de rebrousser chemin et où - quelques minutes de plus ou de moins - de nouvelles victimes auraient pu trouver la mort.
         La nuit se passa au village dans une cruelle alternative de craintes et d'espérances. Enfin le jour arriva. Des hommes dévoués, parents, amis et voisins, se dirigèrent par groupe vers la montagne.
                   Le vérité ne devait pas tarder à être connue.
         Les traces d'une avalanche produite sur le versant EST du Pic de LISTO, s'apercevaient vers le ravin du Canceig. On traverse l'espace laissé vide par l'avalanche et on constate sur le côté opposé, les traces du passage des voyageurs de la veille.
                   Ce qui est arrivé n'est que trop évident.
         On revient au point de départ, tout près de la grange BUILHE.
         On s'apprête à suivre les traces de l'avalanche, mais on croit apercevoir, à une distance de trois cent mètres environ, quelques traces de pas se dirigeant vers la grange LOUSTEAU. Ils sont là, peut être, tous survivants à la terrible catastrophe : telle est la question qu'on se pose sans grande espérance. Une lueur d'espoir vient cependant ranimer leur courage. Vite, on se précipite vers la grange, malgré de sérieux dangers. On frappe, on appelle et une voix répond. On ouvre et un seul hélas ! de ceux qu'on croyait trouver se jette dans les bras de ceux qui arrivent au secours.
         Oui, il est seul ! Aux questions qu'on lui pose, il répond que si ses camarades ne sont pas rentrés au village, ils doivent être morts.
Cet homme était placé juste au milieu de ses amis, au moment de la catastrophe. Entraîné par le vide fait sous ses pas il s'était senti arrêté à quelque distance par un obstacle, mais quelques secondes seulement s'écoulaient et il était de nouveau englouti et emporté par l'avalanche.
         Jeté presque au fond du ravin, il avait entendu quelques gémissements, et puis un silence mortel s'était fait. Il avait lui même crié au secours et personne n'avait répondu à son appel. Comment avait il pu se dégager. Il serait difficile de le dire exactement. Toujours est' il que, sans doute après de grands efforts, il avait pu dégager sa tête, il avait entendu l'eau du ruisseau couler près de lui et cela l'avait aidé à se reconnaître; il avait même aperçu à sa portée un petit arbre auquel il s'était cramponné pour - s'en faisant un point d'appui, sortir enfin de la neige, non sans y laisser une de ses chaussures. Exténué sans doute, et peut être même inconscient, il avait cependant dirigé ses pas vers la grange LOUSTEAU, où, criant toujours au secours il croit qu'il était arrivé deux heures avant le jour, après une nuit de terribles angoisses. C'est là, qu'il venait d'être retrouvé.

                   Sauvé par miracle, il rentrait quelques instants après au milieu de sa famille dont le bonheur inattendu est facile à deviner.
         Mais tout ceci s'était passé rapidement, et l'on s'était porté au fond du ravin ou la réalité était là, tristement apparente. Des parties de vêtements, un bras, une main tendus au fond d'une crevasse dont les parois étaient de neige, disaient bien que les chers morts étaient là.
         Entre temps, la nouvelle était apportée au village ou, déjà avertie par l'instituteur secrétaire de Mairie - la Gendarmerie de Laruns était arrivée pour aider aux premières recherches. Mais la journée avançait et la population affolée par cet événement sans précédent, par la perte des meilleurs des habitants était impuissante. Le Maire, l'Adjoint, le délégué au Syndicat de la vallée, deux autres conseillers municipaux, trois fils de famille, avaient disparu. Tout cela devait donc faire ajourner les recherches jusqu'au lendemain mercredi.
         Un appel pressant fut adressé aux populations de Laruns et de Béost par les autorités locales.
         Dès le matin, de nombreux habitants des communes se joignaient aux personnes valides de LOUVIE-SOUBIRON et les recherches commençaient vers neuf heures. Tous rivalisant d'ardeur, sept corps étaient retrouvés vers deux heures de l'après midi et transportés immédiatement dans leurs familles.
         M. le Juge de Paix de LARUNS, M .le Commissaire de Police, la Gendarmerie, quelques douaniers étaient sur les lieux ou à LOUVIE et prêtaient leur concours dévoué. MM les Adjoints de LARUNS et de BEOST, remplaçant MM. les Maires, retenus par d'autres devoirs, allaient aussi, dans la journée, apporter leur concours utile.
         Restait à trouver un corps. Toutes les volontés qui ne demandaient qu'à continuer leur concours, durent être arrêtées. De nouvelles et fréquentes avalanches, causées par le dégel, rendaient la situation dangereuse.
         La journée touchait d'ailleurs à sa fin et on fut dans l'obligation d'ajourner les travaux au lendemain jeudi.
         Pendant la journée, la triste nouvelle s'était répandue dans la vallée et au-delà, et partout elle produisait la plus vive des angoisses.
         Dans la journée de mercredi, M. le Sous-Préfet d'Oloron, s'empressait d'arriver à Laruns, accompagné de M. l'Ingénieur des Ponts-et-Chaussées, et de M. le Lieutenant de Gendarmerie. M. le Maire de Laruns et son Adjoint, l'y attendaient avec moi. On se rendit immédiatement à Louvie-Soubiron, afin d'apporter à la population consternée et aux familles affligées, les témoignages d'une douloureuse sympathie.
         Mais revenons à ces familles, inutile n'est ce pas , de décrire la désolation de ces pauvres veuves, des jeunes orphelins, des vieux pères et mères, de ces frères et sœurs, tous affolés par la douleur, en présence de leurs chers défunts qu'on venait à peine de leur rapporter. Le spectacle dont nous avons été à ce moment même, les témoins attristés, est de ceux qui ne peuvent être oubliés. Jamais, on n'avait rien vu d'aussi pénible en Ossau, que ce qu'il nous a été donné d'éprouver pendant la visite faite à ces nombreuses maisons comptant chacune son mort.
         Le lendemain matin, de nouveaux travailleurs partaient des trois communes. Vers huit heures et demie, le huitième corps était retrouvé et pouvait enfin aller occuper cette place, parée dès la veille et dont le vide lugubre ajoutait encore à la douleur des siens.
                  Qu'il me soit permis de donner ici les noms des chers défunts, tous victimes du devoir.

         - NOUZERET Martin de LOUVIE. 52 ans, Maire, laissant une veuve, un fils de 23 ans et une sœur.
         - ESCALA Antoine de LISTO, 18 ans, L'adjoint au Maire, laissant une veuve, huit enfants âgés de 24 à 6 ans, le père et la mère âgés de 79 et 73 ans.
         - TRESARRIEU Pierre, de LOUVIE 52 ans, ancien Maire, membre du Syndicat de la Vallée, laissant une veuve et trois enfants âgés de 23 à 11 ans.
         - FOURCADE-CAOU Bernard, de LOUVIE. 43 ans, Conseiller Municipal, ancien Maire laissant une veuve, cinq enfants âgés de 23 à 2 ans et le père et la mère âgés de 81 et 79 ans.
         - LABORDE COURS Jean, de LISTO, 33 ans, Conseiller Municipal, laissant une veuve, deux enfants âgés de 12 et 10 ans, un oncle âgé de 66 ans
         - LAVIGNE-BULHE Pierre, de LISTO, 20 ans laissant le père et la mère âgés de 51 et 54 ans et huit frères et sœurs âgés de 30 à 11 ans.
         - LAVIGNE Jean, de LOUVIE, 22 ans, fils unique, laissant le père et la mère âgés de 54 et 49 ans.
         - SASSOUBRE dit COUSTE Jean, de LOUVIE, 20 ans, fils aîné, laissant le père et la mère âgés de 50 et 48 ans, deux frères âgés de 13 et 7 ans, un grand oncle âgé de 75 ans.
         Je donnerai aussi volontiers le non du survivant :
         - BAYLOCQ FONDAN Pierre, de LOUVIE 30 ans ayant sa femme, trois enfants de 3 ans à 4 mois, la grand mère et la mère âgées de 72 et 49 ans.
    Je voudrais ici donner les noms de tous ceux qui ont rivalisé de zèle à l'occasion de la catastrophe du 20 novembre, mais il me faudrait pour cela citer tous les habitants de LOUVIE-SOUBIRON présents, car, tous dans la mesure de leurs forces, ont fourni un exemple de solidarité que l'on ne saurait trop faire ressortir, tous ont compris que le malheur qui frappait de trop nombreuses familles de la localité, atteignait la communauté tout entière, puisse toujours exister parmi eux cette union qui fera leur force dans les jours heureux comme dans le malheur.
     Les mêmes motifs m'empêchent de citer les noms de tous ceux venus du dehors pour apporter le concours de leurs bonnes volontés. Ils ne m'en voudront pas, car ils penseront avec moi, que de toutes les satisfactions, la meilleure est celle que procure le devoir accompli.
     Qu'il me soit seulement permis de dire que l'administration supérieure et le Syndicat du HAUT-OSSAU ont pris des mesures pour témoigner leur reconnaissance à tous ceux qui y avaient droit et que ces mesures ont déjà reçu leur exécution. J'ajouterai que M. le Préfet voulait bien aussi faire espérer un secours en faveur des familles des malheureuses victimes. En effet, un secours de mille francs a été accordé par M. le Ministre de l'agriculture, grâce à l'intervention de M. le Député de l'Arrondissement.
    Mais il est temps de revenir à nos chers morts, l'émotion profonde causée dans toute la vallée et au-delà faisait naître partout le désir d'apporter aux affligés un témoignage de grande et sympathique condoléances. Dès la première heure, le Syndicat de la Vallée prenait l'initiative de nombreuses délégations et de tous côtés on s'empressait de répondre à son appel.
         La présence aux obsèques des premiers représentants du département et de l'arrondissement était en même temps annoncée. A LOUVIE-SOUBIRON faisait également tout ce qui était possible de faire en vue de la triste cérémonie du lendemain.
    Les obsèques ont eu lieu le vendredi, à dix heures et demie du matin. La levée des corps a été faite en particulier dans chaque maison mortuaire par le pasteur de la paroisse. Les cercueils ont été ensuite portés devant la Mairie, où la cérémonie générale a commencé, faite par M. le Doyen de LARUNS et M. le Curé de LOUVIE-SOUBIRON, assistés par MM. les curés de BEOST et d'ASTE-BÉON, ainsi que Monsieur le Vicaire de LARUNS.
    Le cortège comprenait : M. le Préfet des Basses Pyrénées et son Chef de Cabinet; M. le Sous-Préfet de l'Arrondissement, M. le Lieutenant de gendarmerie d'OLORON; les conseillers municipaux survivants et M. l'Instituteur de LOUVIE-SOUBIRON; les conseillers généraux et d'arrondissement des cantons de LARUNS et d'ARUDY; tous les membres du Syndicat du HAUT OSSAU, presque tous les Maires de leurs communes et les employés du Syndic Messieurs les fonctionnaires de LARUNS; une délégation des Communes de LARUNS, BIELLE, BILHERES, BEOST, ASTE-BEON, GERE-BELESTEN et EAUX-BONNES, composée chacune de quatre membres de la municipalité; une délégation de la Société de secours mutuels de LARUNS; MM. les Instituteurs de LARUNS, BIELLE, BILHERES, BEOST, ASTE-BEON et AAS; la Gendarmerie, les douaniers, et les forestiers du Canton; il comprenait en outre, une délégation du Syndicat du BAS-OSSAU, composée des délégués de SEVIGNACQ, LOUVIE-JUZON, IZESTE, BESCAT et BUZY; enfin M. le Maire de BUZY et M. l'Adjoint au Maire d'ARUDY, M. le Président du Tribunal Civil et M. le Procureur de la République d'OLORON s'étant fait représenter par M. le Juge de Paix de LARUNS. Dix des délégations principales portaient chacune un drap mortuaire
    De très nombreux parents et amis, venue de toutes les communes voisines, complétaient ce cortège et par leur présence témoignaient de la part que tous prenaient à la douleur des familles éprouvées.
    Après la messe, chantée par M. le Curé de BEOST, M. le Doyen de LARUNS a justement interprété les sentiments de toute l'assistance et adressé de touchantes consolations aux affligés dans les termes suivants :
         REQUIESCANT IN PACE, qu'ils reposent en paix !
    Voilà mes frères, les paroles par lesquelles l'Église termine ces tristes cérémonies funèbres. L’Église entoure toujours ses enfants de sa maternelle sollicitude. Mais dans les circonstances solennelles et pénibles elle redouble cette sollicitude, elle convie ses ministres à la seconder autant que possible dans cette mission aussi délicate. Voilà pourquoi mes frères, nous sommes venus porter à cette paroisse désolée la voix de notre cœur, l'assurance de notre douloureuse sympathie et joindre nos prières aux prières émues du pasteur. Dans le malheur, on éprouve le besoin de se serrer cœur contre cœur et de sentir une main amie qui étreint la vôtre. Familles affligées, qui êtes hélas si nombreuses, nos cœur sont avec les vôtres aujourd'hui. Le cœur des premiers magistrats du Département et de l'Arrondissement, les cœurs des plus hautes autorités de notre Vallée, tous, nous sommes ici pour vous dire combien est grande la part que nous prenons à votre légitime désolation; et nous venons tous ensemble répéter le vœu de l'Église : "REQUIESCANT IN PACE, qu'ils reposent en paix"...
    Oui Chers Défunts, victimes de vos devoirs domestiques, reposez en paix ! vos sentiments chrétiens qui nous étaient connus donnent l'assurance que dans votre suprême agonie vous aurez tourné vos regards inquiets vers Dieu et que vous aurez eu le temps de crier :
    "Miséricorde, ô mon Dieu, ayez pitié de nos âmes ! " Et ce Dieu qui entend le plus petit battement de nos cœurs, vous aura écoutés et exaucés ! ! !.
    Et nous, Mes Frères, devant cette triste catastrophe, devant ces leçons de la divine Providence, réveillons notre foi endormie et méditons souvent ces paroles des livres saints : "La mort arrivera au moment ou nous nous y attendons le moins". Soyez toujours prêts à paraître devant Dieu, et alors on pourra dire aussi un jour, de nous, en toute sécurité : Requiescant in pace, qu'ils reposent en paix ! Ainsi soit il.
     A son tour, et avant de donner l'absoute, M. le Curé de LOUVIE-SOUBIRON en des termes que j'aurais été heureux de reproduire ici, si le texte en avait été publié a dit un suprême adieu à ceux qui furent ses paroissiens, Il a fait ressortir les qualités qui leur assuraient, durant leur vie, le respect et les sollicitudes de leurs concitoyens et étaient de nature à faire concevoir de suprêmes espérances.

     L'inhumation a enfin eu lieu dans le cimetière, pour ainsi dire trop étroit pour contenir les trop nombreuses tombes dont l'aspect avait un pénible écho dans le cœur de tous les assistants, et autour desquelles s'étaient rangées toutes les délégations, comme en une immense et vivante couronne funéraire.
     Après les dernières prières, et au milieu des lamentations déchirantes et pour ainsi dire générales, des paroles d'adieu ont été prononcées dans l'ordre convenu, paroles que je reproduis ici pour conserver l'expression des hommages rendus à la mémoire des chers défunts.
     Le Syndic du HAUT-OSSAU s'est exprimé ainsi qu'il suit :
     Messieurs,
    Au nom du Syndicat, des municipalités du Canton et de la grande famille ossaloise, si dignement et si largement représentée ici, qu'il me soit permis de saluer ces nombreux cercueils si prématurément fermés. Le deuil qui frappe si cruellement les familles de LOUVIE est de ceux qui atteignent tout un pays. En effet, par suite d'une cruelle destinée et d'une affligeante coïncidence, chacune des huit communes du canton a pour ainsi dire aujourd'hui sa victime d'adoption. Aussi la douleur poignante dont nous sommes les témoins attristés est de celles qui ne peuvent être atténuées, mais seulement partagées. Partageons-là donc, Messieurs et en offrant à ces familles éplorées l'hommage de nos vives condoléances, reportons sur elles les respectueuses sympathies que nous éprouvions pour leurs chers défunts; reportons les surtout sur ces nombreux et jeunes orphelins. qui désormais seront privés des enseignements et des secours de leurs pères ou de leurs frères aînés. Faisons-en, pour ainsi dire, nos enfants adoptifs, et promettons de toujours leur dire ce qu'étaient leurs parents, leur honnêteté et leur bonté, pour qu'un jour, avec l'aide de Dieu, ils puissent revendiquer la place qu'ils occupaient dans l'affection et l'estime publique.
    Ma voix se refuse à en dire davantage, aussi, après avoir dit à Messieurs les hauts représentants de l'autorité : Merci pour les témoignages de douloureuse sympathie et de solidarité qu'ils sont venus si généreusement apporter aux familles affligées; après avoir dit aux représentants du Bas Ossau merci de leur manifestation de fraternité, je terminerai.
    Adieu, Cher et bon collègue du Syndicat, ta mémoire vivra. Nous conserverons avec soin le souvenir de ton dévouement au bien et de l'aménité de ton caractère.
    Adieu aussi, vous tous ses camarades qui étiez aussi les nôtres, tous victimes d'un devoir de famille, votre mémoire nous sera toujours précieuse. Et maintenant, dans un sentiment de pénibles regrets et de suprêmes espérances, au revoir à tous dans un meilleur monde.
    M. le Conseiller Général du Canton de LARUNS a prononcé le discours suivant :
    Messieurs,
    Ma double qualité de Conseiller Général et de Maire d'EAUX-BONNES m'impose en ce moment, le plus douloureux et le plus pénible des devoirs qui puisse incomber à un magistrat électif.
    Devant ces tombes si tragiquement ouvertes, il semble que la pensée défaille. Voilà des hommes qui partent, pleins de vie et de santé, qui quittent joyeusement leur famille puisqu'ils ont l'espoir d'un prompt retour... et tout d'un coup, on apprend une lugubre et lamentable nouvelle.
     C'est comme un coup de foudre, l'avalanche, la terrible avalanche, cette force brutale et inconsciente, les a saisis, les a roulés et de ces braves et vaillants elle a fait des cadavres.
     Les mots me manquent, Messieurs, et la raison se refuse à considérer de pareilles catastrophes; l'homme est trop peu de chose pour garder son sang froid en présence d'événements si terribles.
     Mais pourquoi cette montagne que nous chérissons tous, d'un amour si ardent, nous est elle à ce point cruelle. Pourquoi nous réserve telle de ces douleurs abominables ? on serait presque tenté aujourd'hui de la maudire.
    L'immense concours de population réuni dans ce lieu funèbre, montre bien que notre vallée tout entière est dans le deuil et la désolation; chacun de vous Messieurs, a tenu à donner un témoignage de sa sympathie aux familles des infortunées victimes dont nous garderons tous un souvenir ému.
    Braves gens qui pleurez les plus chers des vôtres, je n'ose pas essayer de vous consoler; la tâche est au dessus de mes forces, comme elle est, je crois, au dessus de toutes les bonnes volontés humaines.
     Dieu seul, par la certitude qu'il nous a donnée de pouvoir nous retrouver dans un monde meilleur. vous aidera à supporter cette séparation cruelle. Cependant, il est une chose qui doit porter soulagement à votre douleur, une chose qui doit alléger votre deuil ; Ces montagnards qui vont dormir, dans ce coin de cimetière, leur dernier sommeil, sont morts en braves, comme des soldats sur le champ de bataille. Ils sont partis volontairement pour une cause commune, obéissant à un sentiment de solidarité qui, ici plus que partout, unit si fortement la : grande famille humaine. La mort aveugle les a frappés, eux qui s'aidaient les uns les autres, au moment ou ils donnaient un bel exemple de fraternité.
     Conservons précieusement leur souvenir, Messieurs, cette demeure de la mort fournira désormais aux vivants une grande et réconfortante leçon. Au nom de tous, amis, au revoir !
     M. le Conseiller Général a ensuite donné lecture d'un télégramme de condoléances adressé par M. le Député de l'Arrondissement, ainsi conçu :
     " Apprends affreuse catastrophe LOUVIE-SOUBIRON. Vous prie vous faire aux " obsèques, interprète sentiments profonds, sympathie et vive douleur auprès parents victimes et population."
     Deux couronnes ont été déposées au nom de M. le Député et de M. le Conseiller Général. De son côté, le Syndicat du HAUT-OSSAU fera déposer une plaque commémorative.
     M. le Préfet a ensuite prononcé le discours suivant , qui a ému toute l'assistance en ce moment de cruelle séparation.
     Messieurs,
     Vous venez d'entendre les paroles choquantes et émues des deux représentants du Canton. Votre Député, dont la bonté si grande égale le talent, vous a transmis l'expression de sa douloureuse sympathie et retenu par ses hauts devoirs a fait déposer cette couronne funéraire sur les tombes qui vont bientôt se fermer.
     Déjà, dans la modeste église que nous venons de quitter et ou tant de sanglots se mêlaient aux chants funèbres, vous aviez écouté les accents du cœur de ce doyen vénéré et de ce desservant qui vous ont habitués à les trouver partout ou la charité, sous toutes ses formes les appelle, partout ou ils peuvent essayer de répandre la consolation.
     Au nom du Gouvernement, je viens à mon tour parmi vous, accompagné le dévoué Sous-Préfet que vous aviez vu accourir dès qu'il a pu connaître le malheur qui réunit ici, tous les représentants, tous vos amis de la haute et basse Vallée.
    Et ce malheur épouvantable qui a t 'il frappé. Presque tous ceux que vous reconnaissiez comme les meilleurs d'entre vous, puisqu'ils étaient les élus de votre choix : Le Maire, cet homme généreux et bon entre tous dont je serrais si volontiers, naguère encore, la main loyale; l'adjoint, l'ancien Maire syndic de vos montagnes, deux autres conseillers municipaux et encore trois jeunes hommes robustes, toujours prêts à concourir au bien public, et sur qui vous fondiez les plus justes espérances.
     Ah ! si dans certaines villes on entend parfois des théories étranges ou ce grand et noble mot de solidarité est prodigue en des paroles trop souvent vaines, dans vos pays ou la nature a montré toute sa puissance comme pour rendre vos âmes plus fortes, on ne se pers pas en discours, on agit. Toutes ces victimes étaient réunie pour sauver deux pauvres animaux égarés dans les hauteurs glacées. Elles connaissaient le danger, elles l'ont bravé, elles ont succombé à la tâche, roulées par l'avalanche qui s'est formée sous leurs pas. Quelle n'eut donc pas été la grandeur de leur courage s'il y avait eu en jeu la vie d'un de leurs semblables." ils étaient neuf. Un seul d'entre eux, après de longues heures de tourmente, a pu échapper à cette terrible agonie, à cette mort si lente peut être pour quelques uns subie pendant une nuit impénétrable, et ce n'est qu'au lendemain, alors que tout espoir était perdu que la fatale nouvelle a porté la désolation parmi vous. Aussitôt arrivent de toutes parts des hommes au dévouement énergique. Ils veulent donner au plus tôt aux veuves, aux orphelins éplorés ils sont dix neuf la consolation des suprêmes embrassements à ceux qu'ils ont tant aimés !
     Ils ont droit à toutes nos félicitations, tous nos remerciements ceux qui ont travaillé à rendre à la lumière du jour ces restes défigurés ? C'est que le danger était incessant pour eux mêmes, car l'avalanche. toujours menaçante les a maintes fois forcés à suspendre leur œuvre pieuse. Ils ne seront pas oubliés et notre vil désir serait de les voir récompenser suffisamment et suivant leur mérite.
     Je m'arrête, Messieurs. Aussi bien, je me sens dominé par une émotion poignante. Cet étroit cimetière où les huit fosses creusées d'un seul coup ne laissent plus de place; ce cercle immense des montagnes qui environnent, couverte de leurs épais manteaux de nuages, de leurs lugubres voiles blancs; cette neige qui tombe, toujours implacable et qui fut le premier suaire des victimes chéries; ces sanglots qui retentissent de toute part, tout cela m'étreint, me brise le cœur.
     Et je n'ai plus que la force de me joindre à vous orphelins malheureux mais qui serez à bon droit fiers de vos pères que vous prendrez pour modèle dans la vie, à vous veuves, à vous parents et amis dont vos larmes arrachent mes larme; je ne puis plus que me joindre à vous tous pour dire à ceux que la terre va recevoir le dernier, le plus déchirant des adieux.
    Ainsi s'est terminée cette triste et touchante cérémonie, laissant dans l'âme de tous les assistants, en même temps que le sentiment produit par le spectacle d'une grande douleur, celui bien réconfortant causé par une sympathie: et une grande solidarité.
    Puissent ces lignes, écrites dans la pensée de perpétuer ce double souvenir, ainsi que la mémoire de la terrible catastrophe, contribuer à adoucir l'amertume qu'elle a causée, en apportant aux familles désolées, l'expression nouvelle de toutes les sollicitudes qu'à fait naître leur grand deuil.

J.B. BONNECAZE
Syndic du Haut Ossau

Bilhères 4 décembre 1893         


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